INSTANTS DAMNÉS

BAD SEX IN FICTION

Récemment une auteure confiait trouver très difficile d’écrire une scène de sexe. Je suis d’accord avec elle : c’est vraiment très, très difficile. Mais les défis à relever ne sont-ils pas l’occasion rêvée de progresser dans le métier ?

Il n’est pas question ici du genre « littérature érotique ». Il est question de décrire une activité qui concerne la plupart des êtres humains à certaines périodes de leur vie. Si l’on admet que le sexe (ou la sexualité pour user d’un terme plus large) fait partie de l’existence de la plupart d’entre nous, on n’a pas le choix : il faut à un moment s’y confronter dans le roman, genre censé rendre compte de l’ensemble de l’expérience humaine sous toutes ses facettes.

Or qu’est-ce qui nous vient spontanément quand on s’y attelle ?

Des clichés. Du déjà-vu. Une série d’actions parfaitement conventionnelles. Je parle aussi pour moi, bien entendu. Surtout pour moi.

C’est ainsi que le lecteur tombe sur des platitudes du genre : « elle fait ci, il fait ça, elle fait ci, il fait ça », etc. Il y a même des séries de figures imposées, comme en patinage artistique. Je ne détaille pas, vous voyez de quoi je parle, j’en suis sûre !

Et quand on essaye de « faire original », le résultat est pire : d’un ridicule achevé. Je vous conseille de vous reporter aux lauréats de mon prix littéraire international préféré, le Bad Sex in Fiction Award. Erri De Luca a été couronné l’an dernier par ce prix, et cette année Laurent Binet a été nominé, deux auteurs que j’apprécie beaucoup pourtant. C’est vous dire…

Rares sont ceux qui sortent du lot. Comment font-ils ? Je ne sais pas. Mais si je pense à ma démarche personnelle, je constate que c’est au fond la même que pour traiter tous les autres sujets : j’essaye de me remémorer, d’évoquer, de ressusciter des scènes réelles, vécues avec tel partenaire précis dans tel contexte précis – et pas d’ordre général.

C’est dans ce trésor de sensations, d’émotions, de sentiments, de situations que se cache l’or de l’écriture. Il faut piocher longtemps la veine avant d’arracher un matériau valable aux galeries ténébreuses mais fascinantes de notre moi profond.

Il ne s’agit pas du tout de « raconter sa vie » – je hais l’autofiction. Mais ce matériau subjectif, personnel, essentiel, va nourrir l’écriture en se mêlant à d’autres sources : récits entendus, lectures, fantasmes, etc. L’écriture est en effet un processus métabolique, alchimique, qui transforme en autre chose (la fiction) un agrégat d’éléments de base impurs. Et c’est ce matériau et seulement lui qui, projeté dans la scène traitée, lui conférera cette touche d’authenticité qui la rendra intéressante pour le lecteur, voire – pourquoi pas ? – excitante.

Ensuite, il faut tâcher de restituer tout cela par des mots, y compris les associations d’idées bizarres, les changements de rôle, les incongruités, tous les accidents de ladite expérience. Et comme, en écriture, le premier jet (non, pas de jeu de mots) est le plus souvent mauvais, il nous faut entrer plus avant (de grâce, assez de mauvais esprit) et remanier, astiquer plusieurs fois le texte (m’enfin, c’est pas bientôt fini ?). Mais ce processus de raffinage est un autre débat 😉

Mon nouveau roman Platonik évoque constamment le thème de la sexualité et propose quelques scènes de sexe. Pardon d’avance si elles ne répondent pas à vos attentes ! Mais sachez que pour les rédiger, j’ai recouru tant bien que mal à la méthode exposée ci-dessus.

Et comme le sérieux ne s’impose pas toujours en la matière, j’ai même essayé de mêler un grain de burlesque à une scène impliquant certain capitaine de police. Je ne sais pas si elle vous fera sourire, mais j’aurai essayé, au moins !

Platonik est disponible en format imprimé ou numérique ici !