INSTANTS DAMNÉS

CHARLES BAUDELAIRE

cité par Nila Kazar

À la fin du mois d’août 2017, le 31 exactement, ce sera le cent-cinquantième anniversaire de la disparition de Charles Baudelaire. À cette occasion j’aimerais partager avec vous les premières strophes du poème souvent méconnu qui introduit Les Fleurs du Mal. Il s’intitule Bénédiction et je le trouve fascinant. Il y est question de la réaction d’une mère quand elle découvre que son enfant est un poète…

 

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,

Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes

Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

 

« Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,

Plutôt que de nourrir cette dérision !

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères

Où mon ventre a conçu mon expiation !

 

Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes

Pour être le dégoût de mon triste mari,

Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes

Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,

 

Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable

Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,

Et je tordrai si bien cet arbre misérable,

Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés ! »

 

Elle ravale ainsi l’écume de sa haine,

Et, ne comprenant pas les desseins éternels,

Elle-même prépare au fond de la Géhenne

Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

(…)