L’intermittent du stylo

SOTIE

par Nila Kazar

– Combien de pages, votre manuscrit ?

– 266.

– 266 exactement ? Vous avez bien respecté la norme Balkany-2017 ?

– Pas une page de moins. Je peux le prouver. Tenez, regardez… Désirez-vous le lire ?

Mme Assurance-chômage toise M. Intermittent-du-stylo :

– Le lire ? Vous plaisantez ? J’ai mieux à faire.

Ses doigts véloces courent sur la calculatrice.

– Donc… 266 que je multiplie par l’indice du lectorat potentiel corrigé en fonction des variations saisonnières, nous sommes en avril, voilà, et que je divise par le coût moyen du papier A4 80 grammes pour imprimante standard, voilà, égalent… égalent…

La fonctionnaire relève la tête, prise d’un soupçon :

– Vous avez bien rempli le formulaire n° 1446-b de déclaration sur l’honneur d’utilisation exclusive de papier format A4 normalisé ?

– Naturellement, je vous l’ai envoyé la semaine dernière. Il doit être dans mon dossier, vérifiez s’il vous plaît… Enfin, madame, je suis un citoyen honnête et un écrivain scrupuleux, je ne commets aucun plagiat. Mon âme est pure, mon casier judiciaire, vierge, et mon œuvre, originale !

– D’accord, d’accord, ne vous emballez pas… Bon, je crois que plus rien ne manque. Je transmets votre dossier à mes supérieurs pour vérification, et vous devriez, si du moins les recoupements avec nos autres fichiers ne révèlent aucune anomalie, toucher votre première mensualité d’allocation-chômage d’ici environ quatre mois, le délai de carence habituel.

– Quatre mois ! Vous êtes sûre ? C’est horriblement long ! Et mon loyer, je le paye comment, en attendant ? Heureusement que je n’ai pas de bouche à nourrir !

D’un geste réprobateur, Mme Assurance-chômage le congédie :

– J’espère bien ! Je vous rappelle que l’article 69 du Code des ASSEDIC interdit formellement aux écrivains indexés dans la catégorie L-4 de se reproduire… Au revoir, monsieur. Au suivant !

Voilà l’Intermittent-du-stylo éjecté sur le trottoir. Étourdi, il s’assoit sur un banc et médite. Il se rappelle le temps pas si lointain où il ne pouvait prétendre à aucune aide de l’État, même en cas de refus motivé de son manuscrit par vingt éditeurs. Quatre mois à attendre, c’est long, mais il a quelques économies. Désormais, même le pire navet ouvre droit à une allocation-chômage, puisque le critère retenu est le nombre de pages. La quantité prévaut sur la qualité, comme partout ailleurs. Aussi, à quoi bon solliciter un éditeur ? Ah, le progrès social, quelle merveille ! Aux prochaines élections, il votera pour Fillon, promis.

Dans son enthousiasme, il se lève, sautille sur place, prend son élan, puis file jusqu’aux quais sous le nez des voitures qui foncent sur lui en klaxonnant. Là, d’un geste ample, il expédie son manuscrit dans les bras vert-de-gris du fleuve.

Les 266 pages, et avec elles les deux années passées à les écrire, sombrent lentement dans le cimetière liquide. Il n’en a plus besoin. D’ailleurs, personne ne lui a jamais demandé de les produire, n’est-ce pas ? Personne ne les attendait, alors… Adieu !

L’auteur se frotte les mains. Enfin libre ! Il va pouvoir réfléchir à un nouveau chef d’œuvre.