L’art de la nouvelle

Nouvelles, stories, cuentos, racconti… Un genre littéraire très caméléon! Voici quelques réflexions personnelles à ce sujet.

L’art de la nouvelle tient en trois mots : concision, tension, crise.

Pas de place pour les personnages secondaires, les longues descriptions, les monologues intérieurs. Économie de moyens à tous les étages.

Une courbe narrative tendue comme un archet de violon. Et tendues aussi, les relations interpersonnelles.

Un moment de crise dans la vie du narrateur. Crise peut-être minime, à peine visible, remous sous la surface. Mais sans crise, pas d’évolution, pas de cristallisation du destin individuel.

Je ne suis pas partisan des nouvelles dites « à chute ». Techniquement, je les apprécie. Elles sont construites à l’envers, à partir de la fin qui se doit de surprendre le lecteur. Mais je les trouve un peu mécaniques. La cerise qui écraserait le gâteau, en quelque sorte…

Je crois que la nouvelle doit plutôt mettre en scène une illumination modeste. Quelqu’un a grandi, voilà tout. Elle peut aussi se borner à raconter une tranche de vie significative. Au fond, je lui assigne des objectifs humbles. Ce qui compte, ce sont les détails, la trame souterraine, le regard, et surtout, l’ironie narrative.

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est un grand défi à relever. Je travaille mes nouvelles pendant des mois. Il m’arrive de les reprendre des années après la première version. Et je suis loin d’être satisfaite…

Un seul mot sur mon style : classicisme. Je ne suis pas le genre d’écrivain qui cherche à surprendre le lecteur à chaque phrase. Je ne vise pas tant l’originalité que la clarté et la fluidité. J’admire certains stylistes contemporains, mais je ne me retrouve pas en eux.

J’adore les nouvelles d’Anton Tchekhov, Ivan Bounine, Stefan Zweig, Dezsö Kosztolanyi, F. S. Fitzgerald, Raymond Carver, Edith Wharton, Paul Bowles, Roald Dahl, Dino Buzzati, Alberto Moravia — et tant d’autres.

Quant à savoir pourquoi les éditeurs français sont persuadés que les nouvelles « ne se vendent pas », c’est un mystère que j’ai renoncé à percer. Anna Gavalda a vendu 2.800.000 exemplaires de son premier recueil…

Romancière repentie, nouvelliste tardive, je ne peux changer ni mon inspiration, ni les croyances des éditeurs. C’est pourquoi je me suis décidée à mettre ces histoires à la disposition du lecteur curieux. L’avenir dira si c’était une bonne idée !

Nila KAZAR

10 réflexions au sujet de « L’art de la nouvelle »

  1. Merci Nila de poser la bonne question:
    « Pourquoi les éditeurs prétendent-ils que les nouvelles ne se vendent pas ? »
    Si! En France on lit des nouvelles et faute d’auteurs français (Eric-Emmanuel Schmitt, Patrice Juiff…), on se tourne vers les auteurs anglo-saxons, italiens (Italo Calvino!), russes, autrichiens (Musil!), bref, étrangers de toute façon (et… Isaac Bashevis Singer!).
    Pourtant la nouvelle me semble très adaptée à notre vie trépidante. Hors périodes de vacances, peu de gens ont le loisir de passer des heures à lire, donc la lecture se fait souvent dans le train ou… au lit. Un récit court permet de ne pas perdre le fil, de goûter au plaisir d’une découverte complète, de savourer la fin.
    Pour en revenir à Anna Gavalda, son premier recueil a eu un succès mérité. Et mérité, aussi, l’était le « coup éditorial » de l’éditeur Le Dilettante qui avait osé… Alors, pourquoi les autres n’osent-ils pas?
    A bientôt pour la lecture d’une de vos nouvelles?

    1. Pourquoi, en effet? Cela fait partie des mystères insondables du milieu. J’ai renoncé à comprendre…
      Merci de votre intérêt, je vais sans doute publier sur cette page une nouvelle inédite en février.
      A bientôt sur nos lignes (et entre les lignes)!

  2. Merci pour ce témoignage, tout à fait d’accord. En tant qu’auteur indépendant de romans et nouvelles, je suis absolument médusé par l’énorme disproportion de ventes entre les deux genres. J’ai vraiment l’impression que personne ne s’intéresse à la nouvelle alors que c’est véritablement un style littéraire à part entière et qui a largement sa place dans le « construct » imaginaire d’un lecteur. C’est très étrange et se reflète souvent dans des commentaires de lecteurs disant, en bref, « J’ai adoré votre nouvelle, vous devriez la développer, ça ferait un roman superbe ». Sauf que non. Ce n’est pas du tout la même chose. Une nouvelle est une forme d’art littéraire bien précise qui n’a pratiquement rien à voir avec le roman. C’est très étrange cette perception qu’une nouvelle n’est qu’une forme embryonnaire de quelque chose d’autre, l’enfant pauvre du récit romanesque. Mais comme j’adore ça, en tant qu’écrivain, cette fulgurance qui vous prend aux tripes quand vous écrivez ou lisez une nouvelle qui fonctionne, cette ouverture vers un monde imaginaire ébauché en deux coups de crayon, qui pourtant est une chose finie et qui continuera à vous hanter pendant longtemps… bref, je continuerai à écrire et publier des nouvelles même si seulement trois personnes les lisent. Et on est bien d’accord sur « la chute », un artifice facile, usé jusqu’à la corde et sans grand intérêt dans la plupart des cas (il y a eu des fulgurances aussi dans ce domaine mais ça reste une vue très limitée du pouvoir de la nouvelle).

    1. « C’est très étrange cette perception qu’une nouvelle n’est qu’une forme embryonnaire de quelque chose d’autre, l’enfant pauvre du récit romanesque. » C’est exactement ce que je ressens aussi.
      Figurez-vous que certaines de mes nouvelles inédites en français sont parues en traduction dans des revues étrangères! La France, décidément, aime se distinguer dans tous les domaines…
      Et j’en suis venue à me dire qu’il vaut mieux une nouvelle publiée lue par trois personnes, qu’une nouvelle oubliée lue par personne. Merci Patrick pour vos remarques, elles m’encouragent!

  3. Non seulement les éditeurs prétendent que la nouvelle n’est pas viable, mais avant tout ils ne veulent pas en publier (et s’il ne s’en publie pas, c’est bien que ce n’est pas viable, n’est-ce pas, donc on ne va pas en publier…). Au moment même où on commence à parler de « fragmentation » dans les usages de lecture, et où le format devient adéquat.

    S’il n’y avait que les éditeurs. Les auteurs aussi s’en mêlent. J’ai, quelquefois, des remarques concernant la nouvelle. Activité d’impuissants, me fait-on entendre. A quoi j’ai beau rétorquer qu’il suffit (avec un peu d’exagération de ma part) d’une seule idée pour faire un roman. Et qu’il en faut une grosse dizaine pour un recueil de nouvelles…

    1. Cher Jean-Christophe, votre dernière répartie est superbe, je vais vous l’emprunter à l’occasion (et je vous reverserai les droits de rigolade)!
      Oui, sur le genre de la nouvelle, les éditeurs pratiquent volontiers la prédiction auto-réalisatrice…
      J’ai été longtemps romancière AVANT de devenir AUSSI nouvelliste (sans l’avoir décidé, ça s’est imposé à moi). Serais-je « impuissante » sans le savoir? 😉

  4. Bon, je dois dire que je pensais comme vous au sujet de la nouvelle et des éditeurs jusqu’au jour ou j’ai autoédité un recueil de nouvelles en 2011 et un deuxième en 2012. Les ventes ne sont pas au rendez-vous si je compare avec mes séries et mon dernier roman. Il y a donc une réalité. Le grand public français ne lit pas de nouvelles. Si vous observez les programmes scolaires, la nouvelle y est peu étudiée et c’est bien dommage pour la littérature française contemporaine. Car le format court permet d’explorer et de trouver de nouvelles formes, bien plus que l’écriture de roman. Du reste si vous regardez dans les pays où la nouvelle est plébiscitée et publiée (les amériques), vous constaterez une littérature bien plus riche et diverse qu’en France. Merci pour cet article.

    1. Entièrement d’accord sur tous les points que vous évoquez, je crois en particulier qu’une présence accrue de la nouvelle dans le programme d’études générales pourrait changer la donne concernant ce genre mésestimé chez nous.

  5. Je crois qu’il y a aussi une question de fonctionnement affectif. Ma fille me disait: je n’aime pas les nouvelles parce que je n’ai pas le temps de m’attacher. Pour ma part, dans la vie je m’attache d’une façon pas du tout rationnelle mais violente à des gens qui passent, des paroles en l’air, des images entraperçues. Il doit bien y avoir un rapport. Pour le reste vous avez tout dit, j’ai récemment essayé de rallonger une nouvelle que j’avais écrite et qui « méritait une version longue » et j’ai tout fichu en l’air. Vive la nouvelle!

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