Manuscrits: l’offre et la demande

par Nila Kazar

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Longtemps j’ai cru que la totalité des livres naissait de l’imagination d’un auteur (la maman) et du désir d’un éditeur (le papa).

Ce n’est pas faux à 100%, ça l’est juste à 50%, ce qui est la part des œuvres de fiction dans l’industrie du livre : roman (français et étranger), nouvelle, BD, jeunesse – c’est là que ça se passe, que ça bouillonne, que ça déconne. C’est le secteur qui privilégie encore l’offre spontanée venue d’en bas sur la demande formatée venue d’en haut, même s’il existe de plus en plus de collections très ciblées dont les directeurs sollicitent directement les auteurs.

Presque tout le reste – scolaire, pratique, professionnel, guide de voyage, document d’actualité, essai, témoignage, histoire, sciences humaines ou sciences dures, etc. – résulte d’une commande de dir’col’. De plus, toute cette moitié et une bonne partie de l’autre est retravaillée par des assistants d’édition ou par des indépendants dans mon genre. Retravailler signifie : corriger, réécrire, restructurer, adapter, compléter, réduire, annoter, indexer… Bref, toutes les interventions concevables sur un texte.

Ainsi, quand vous entrez dans une librairie, les objets que vous découvrez ont pour la plupart été raffinés par des professionnels. Ils ne sont pas sortis du tube tels quels. Assistant d’édition est un métier magnifique qui se patine au fil de l’expérience, l’un des plus méconnus mais des plus essentiels dans notre domaine. Il implique un commerce constant avec la langue écrite, du goût, de l’intuition, de la curiosité, une vaste culture. Et la maîtrise parfaite de ses outils.

Si l’auteur est la maman et l’éditeur le papa d’un livre, on peut supposer qu’un amant (et parfois deux ou trois) agit souvent dans l’ombre de ce couple où les divorces sont légion !

À propos de retravail, si Machin (notre éditeur lambda) prend la peine de suggérer des retouches sur votre manuscrit, faites-lui bon accueil : on a toujours besoin d’un regard compétent. Montrez-vous reconnaissant du service qu’il/elle vous rend ! Machin a chaque jour de moins en moins de temps à vous accorder, c’est donc une preuve d’intérêt et de professionnalisme de sa part.

Certains débutants refusent de changer la moindre virgule et, mortifiés, se tournent illico vers la concurrence. Que dire, sinon qu’ils sont précisément ce qu’ils sont – des débutants ? Je connais des auteurs très âgés qui sollicitent toujours l’avis de leurs confrères ou de leurs éditeurs. Ce n’est pas seulement de l’humilité, c’est de la lucidité. Ils ne se conforment pas à 100% aux remarques qu’on leur fait. Mais ils y réfléchissent toujours…

N’oubliez pas qu’en cas de désaccord, c’est l’auteur qui a le dernier mot, car il détient les droits intellectuels et moraux de son œuvre. Ce qu’il cède à l’éditeur, c’est seulement le droit d’exploiter son œuvre pour une durée et sur un territoire clairement délimités par contrat (et ces droits dits patrimoniaux sont transmissibles aux héritiers pendant 70 ans après son décès). Eh oui, c’est comme ça, au pays de Beaumarchais, Balzac, Sand et Hugo !

Revenons aux ouvrages de commande. Je ne suis pas ce qu’on appelle un nègre d’édition, c’est-à-dire quelqu’un qui se substitue entièrement à celui/celle qui signera le livre. Je me borne à co- et ré-écrire les livres des autres, et dans certains cas (mais pas toujours) mon nom apparaît en petits caractères dans les premières pages, avec la mention « en collaboration avec… » J’aime bien résumer ainsi la situation : c’est « leur » histoire, mais c’est « mon » texte.

Force est de constater que je gagne mieux ma vie en améliorant les livres des autres qu’en rédigeant les miens. Ce qui, naturellement, m’incite à accepter les commandes pour pouvoir payer mes factures, au détriment de ma part créative.

Rien de nouveau sous le soleil : le matériel l’emporte sur le spirituel. Mais vous savez quoi ? Le gars qui pond son chef d’œuvre le ventre vide en grelottant sous un pont, voilà un mythe romantique stupide, à jeter aux oubliettes.

Bien consciente de cela, parfois je m’interroge : ce savoir-faire que les éditeurs apprécient tant quand je le mets au service des autres, est-ce qu’il m’abandonnerait quand j’écris sous mon nom ? Autrement dit, serais-je moins bon artiste qu’artisan ? Partir de zéro, c’est plus difficile… Cela pourrait expliquer mes difficultés récurrentes à publier certains de mes livres.

Allons, sèche tes larmes, fillette ! La qualité n’est pas tant en cause que la loi de l’offre et de la demande. Il faut se rappeler que la commande, par définition, correspond à ce que Machin est déjà certain de vouloir publier. Il a identifié un créneau commercial. Il a prévu un budget, un plan d’amortissement, une date de parution, un lancement. Il croit dans ce titre avant même de l’avoir entre les mains.

Ce qui n’est pas le cas du manuscrit que je lui propose. Machin sait (ou croit savoir) ce qu’il recherche, et mon offre spontanée ne rentre pas forcément dans ses critères. Regrettable, affreusement déprimant, mais logique !

(Bon, accordez-moi une pause, je vais me préparer une tisane Sérénité.)

Ce n’est pas pour autant qu’il faut essayer de se conformer par avance à la demande supposée des éditeurs : très mauvais plan, laissez tomber ! On m’a souvent suggéré d’écrire ma version de tel best-seller, histoire de me faire du pognon facile, et là, une seule réponse : même si je voulais, je ne pourrais pas. Ce serait une purge sans objet. Vu l’énorme quantité de boulot, l’investissement monstrueux que représente la rédaction d’un roman de 300 pages, mieux vaut que liberté, désir et imagination soient nos seuls guides, pas vrai ?

Mon conseil : quand vous écrivez de la fiction, soyez totalement indépendant. Seuls vos propres critères doivent prévaloir, c’est le secret de tout écrivain qui se respecte. Ne prenez d’ordre de personne. Ne cherchez pas à imiter. Oubliez tout ce que vous savez du marché, du système, du lectorat, toutes ces choses dont je vous parle dans ce blog et qu’il est très important de connaître – mais seulement quand vous sortez de chez vous.

Si vous êtes un écrivain authentique, vous devez vous attendre à ce que ce soit très, très difficile tous les jours ou presque. Mais solitude, précarité, indifférence, tout cela est compensé par un trésor rarissime dans cette société, et que tous les autres vous envieront : la liberté !

(Vous en prendrez bien une tasse avec moi ?)

Revenons à nos moutons prosaïques. Je vous le disais plus haut, les éditeurs, à tort ou à raison, croient savoir ce que le public attend. De plus, comme dans les médias, ils s’imitent beaucoup les uns les autres. En littérature, le paramètre de la mode joue un grand rôle, ce qui peut parfois expliquer nos échecs.

Ainsi, il arrive à Machin de souffler à l’un de ses auteurs au nom déjà établi (exactement comme une marque) : « Dis donc, Coco/Cocotte, t’as vu le carton que X a fait avec Tempête au cœur du Rollmops ? Je suis sûr qu’avec ton talent unique et ton clavier bionique, tu pourrais faire dix fois mieux ! Qu’en penses-tu ? »

Rollmops

Parfois, Coco/Cocotte se laisse convaincre. Le résultat, lui, n’est pas toujours convaincant… M’enfin, chacun fait comme il sent, hein ?

Nuançons le propos : Machin peut aussi souffler à ses auteurs des idées personnelles sans chercher à reproduire de récents succès. Il est alors dans son rôle et ça n’a rien de répréhensible. Ça peut même déboucher sur un chouette prix Goncourt, comme celui de Patrick Rambaud pour La Bataille en 1997.

Deux exemples de mode en Litt’Gén’Contemp’ (vous aimez l’acronyme ?) :

> Ces temps-ci, il y a une jolie épidémie de romans-biographies (qu’on appelle aussi exofictions) : par exemple, Jean Echenoz sur Ravel, Emmanuel Carrère sur Limonov, Patrick Deville sur Yersin, entre autres excellents bouquins ;

AsFallafel(RebeccaG.)> Les romans écrits par des femmes sur le sexe trash, du type Baise-moi de Virginie Despentes (1993), puis sur le sexe cérébral, du type La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet (2001), ont été « toujours imités, jamais égalés », à l’instar du célèbre As du Fallafel de la rue des Rosiers.

Une chose encore : certains sujets perçus comme « non féminins » sont rejetés si l’auteur est une femme. Ce n’est jamais dit comme ça, bien sûr, mais c’est une déduction empirique que j’ai faite à propos d’un roman où je parlais de la guerre. Pourquoi le milieu littéraire échapperait-il aux préjugés sexistes, présents tant chez les hommes que chez les femmes ? Échouer à publier peut aussi s’expliquer par ce facteur. L’Autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, a décrit dans ses interviews ce genre d’humiliation réservé aux femmes écrivains (je n’emploie pas le mot écrivaine, mais je n’ai rien contre).

Pourtant, c’est bien dans l’offre spontanée que réside le germe de l’invention, la possibilité d’un renouveau de la littérature. Et Machin en est conscient, malgré ce qu’un ami à moi appelait « les murs aveugles de Saint-Germain-des-Prés ». C’est pourquoi tous les manuscrits arrivés par la poste sont examinés, quoique brièvement et tardivement. N’oubliez pas que j’ai été repérée comme ça !

Les éditeurs se plaignent que ça leur coûte cher en personnel, mais ils savent que c’est dans ce vivier qu’il pêcheront peut-être le gros poisson qui leur permettra d’équilibrer leur bilan et de satisfaire les actionnaires des conglomérats qui les chapeautent. Ils ne peuvent pas se permettre de faire l’impasse. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne commettent pas d’erreurs, dont certaines sont célèbres – un lieu commun. Mais un livre sur 6000 est publié par ce canal, à en croire cet article.

Alors, c’est vrai, l’édition est un commerce qui s’insère dans un marché ; mais c’est aussi un métier où l’on est obligé de prendre des risques. Elle est là, la faille où vous devez vous glisser pour imposer vos livres, chers camarades-concurrents !

Des questions ? Des commentaires ? Allez voir juste un peu plus bas ! Vous pouvez aussi vous abonner au blog. Et si l’envie vous taraude de goûter à mes écrits, mon dernier-né, « Le Manuscrit et la mort », est ici !

12 réflexions au sujet de « Manuscrits: l’offre et la demande »

  1. Machin est un être compliqué qui, en général, aimerait bien faire un gros coup éditorial mais a peur de se lancer. Il est, en effet, beaucoup plus confortable d’éditer le petit bouquin en partie autobiographique de tel ou tel artiste, ou personnage estampillé « Vu à la TV » (même notoriété qu’un paquet de lessive), ou journaliste à qui a poussé une plume. Là au moins, il y a le ban et l’arrière ban pour propulser l’œuvre, et la curiosité (pas toujours innocente) du public fait le reste.
    Quant aux multiples corrections imposées par l’éditeur, je ne vois qu’une solution si l’auteur est chatouilleux, repartir avec son opus sous le bras. Question de rapport de forces…

  2. J’aime tous les textes qui commencent par : « Longtemps je… »
    J’aime l’idée du couple qui élève le livre pour qu’un jour je puisse le prendre dans mes mains et vivre peut-être un moment de plaisir, émouvant, de rêve, instructif…
    Je pense, sans raison car je ne suis pas écrivain, que c’est plutôt le père qui conçoit et la mère qui élève et façonne l’enfant. Mais peu importe, l’image est intéressante et, comme pour les enfants, ô combien angoissante pour les parents.

  3. Moi, je dois dire que c’est grâce à certains éditeurs, voire à certains amis, et à leurs judicieuses remarques sur mes textes, que j’ai pu progresser dans mon écriture. Et quand une remarque est écartée, cela a, au moins, l’avantage de nous ancrer dans nos convictions, et parfois cela aide, même, à comprendre ce que l’on a écrit. Hi hi.
    Merci Nila

    1. Quand la confiance et l’estime sont là, toutes les remarques sur nos écrits sont bienvenues, en fait. Ce cas de figure est de plus en plus rare, je l’ai connu surtout à mes débuts préhistoriques; mais il existe, et je vois que votre caractère bienveillant vous incite à retenir plutôt le positif que le négatif (alors que moi, je suis une ch*** avérée et revendiquée).
      Et parfois, oui, le regard des autres nous aide à prendre conscience de ce que nous avons fait, en partie à notre insu… Merci Martin!

  4. Oui, l’éditeur sait ou croit savoir… Il se limite à ses goûts, son jugement, ses préjugés ou encore ceux qu’il présuppose chez les lecteurs. Je me demande si l’on a pas une uniformisation des éditeurs, et donc de la production littéraire.

  5. Bonjour Nila,

    Ta description du fonctionnement de la machine éditoriale pourrait laisser entendre que tout est bien dans le meilleur des mondes, même si je sais que ce n’est pas ce que tu penses.

    Pour moi, il est évident que nous avons besoin de réécriture et d’assistants d’édition, et que les éditeurs, dans l’ensemble, connaissent leur métier quand il s’agit d’améliorer un manuscrit. On ne peut pas en dire de même du processus de sélection et/ou de production de nouveaux livres, trop souvent marqué par la mode et les préjugés, quand ce n’est pas par le manque de moyens ou l’ego des éditeurs.

    Du coup, on mesure l’ampleur du défi consistant à s’auto-éditer, c’est-à-dire à se passer de l’aide que peut apporter un éditeur. D’un côté, on se dit que personne ne nous empêchera de jeter nos bouquins dans l’océan pour vérifier qu’ils flottent. De l’autre, il n’y aura personne pour nous repêcher.

    Dans un monde idéal, aucun auteur digne de ce nom ne devrait être tenté par cette solution. Ce que j’apprécie avec ton blog, c’est que tu es un témoin direct de la dérive du milieu éditorial, qui rend l’auto-édition de plus en plus irrésistible.

    Le seul fait qu’il existe désormais des auteurs auto-édités qui ont trouvé leur public et à qui leur activité littéraire rapporte des revenus meilleurs que dans l’édition traditionnelle montre que le modèle classique que tu décris a du plomb dans l’aile.

    1. En effet, je ne pense pas du tout que tout va pour le mieux! Mais dans ce blog je m’astreins à une certaine distance, humoristique parfois, justement parce que je crois que c’est plus efficace pour susciter l’indignation du lecteur. D’autre part j’ai le souci de rester équilibrée et objective dans mes critiques, pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas évident pour moi, qui ai la révolte facile…
      Oui, l’Ancien monde éditorial est étriqué, myope, inféodé aux modes et aux baronnies, agrippé à son modèle dépassé. Mais on y trouve aussi des gens exceptionnels… ceux dont personne n’entend jamais parler!

  6. De plus en plus d’éditeurs, pour leurs « nouveautés », délaissent les envois par la poste pour aller faire leur marché sur le top 100 du Kindle.
    Le voilà le dernier vivier.
    Une amie s’est vu répondre avec cynisme par son éditeur (qu’elle connaissait) : « Publie ton livre en numérique et s’il entre dans le top 100, on en reparle. »
    Parmi les Machins qui fonctionnent comme ça (sans s’en vanter) on peut citer facilement Fayard, Lafon, Mazarine, Flammarion, Lattès, Belfond. Certains indés ont été approchés, d’autres sont allés plus loin. J’en oublie sûrement…
    Même un gros Machin, le plus prestigieux, l’a fait, mais c’est resté secret!

    1. Là, tu confirmes mon intuition: les Machins vont prendre encore moins de risques qu’avant sur les auteurs débutants, la biblio-diversité se réduira encore, et il ne restera plus que quelques petites maisons d’édition indépendantes et sans moyens pour jouer le rôle de mousquetaires. On est vraiment mal… Tout ce qui nous reste à faire, c’est de créer une littérature indée de bonne tenue, et de l’imposer tout en restant autonomes. Pas évident, cela prendra du temps.
      Cela dit, je compte (j’espère!) rester hybride, car certains de mes projets n’auraient aucune chance en indé. Je pense entre autres à un essai littéraire… Hum, quelle idée, aussi 😉 Faut toujours que je cherche les ennuis!

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