Patronyme ou pseudonyme?

par Nila Kazar

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Longtemps j’ai cru que j’étais une entité unique aux contours clairement définis. Jusqu’au jour où, à la suite de circonstances imprévues, j’ai endossé un pseudonyme.

J’étais sur le point de publier un petit polar à clés qui, à travers des personnages aisément reconnaissables, ciblait des personnes réelles et décrivait un milieu précis. Deux des spécialistes que j’avais interviewés pour me documenter m’ont conseillé de me protéger d’appels et de courriers menaçants en prenant un pseudo. Après mûre réflexion, j’ai suivi leur conseil.

Pour choisir le nom, j’ai pensé aux Kazars, dont mon paternel prétendait être un descendant (si ça vous intéresse, Arthur Kœstler évoque l’histoire de l’empire kazar dans La Treizième tribu). Ainsi, en changeant de nom, je restais tout de même la fille de mon père. Au moment de publier un livre pour la première fois, des années plus tôt, j’avais hésité assez longtemps entre garder mon patronyme ou prendre un nom de plume. Soit entre rester la fille de mon père ou me forger une nouvelle identité.

Pour le prénom Nila, eh bien, croyez-le ou non, je l’ai inventé ! Je voulais juste suggérer que Kazar ne l’était pas : « Nie la Kazare », c’était le jeu de mots faiblard qui sous-tendait ce choix. Deux ans plus tard, je découvrais absolument par hasard (mais comme on sait, il n’y a pas de kazard) que ce prénom féminin existait en hindi, et signifiait bleu… Souvent l’écrivain croit inventer, alors qu’il ne fait que retrouver.

Voilà, vous savez pourquoi les mois suivants, j’ai hanté les salons du livre avec des lunettes noires, en me retournant à chaque bruit suspect. Je me la jouais trop ! Ce qui m’a le plus étonnée, c’est la facilité avec laquelle j’ai chaussé les baskets de cette inconnue. La première fois qu’on a laissé un message à l’attention de Nila Kazar, je me suis aussitôt présentée. Sans l’ombre d’une hésitation.

Une retombée vraiment jouissive de ce choix, c’est que mon premier éditeur, qui m’avait virée pour cause de non-rentabilité, m’a rachetée sous mon pseudo dix ans plus tard. Il m’a même fait deux contrats : l’un en tant qu’auteur, et l’autre en tant que dirdecol’. Quelle ironie, vous ne trouvez pas ? Comme quoi, nul n’est à l’abri d’une erreur d’appréciation 😉 ! Cela prouve qu’il est essentiel pour un écrivain de durer, de persévérer jusqu’à ce que le vent tourne.

Aujourd’hui, réactiver mon pseudo répond à d’autres objectifs : je cherche à me réinventer, à conquérir un nouveau lectorat. De plus, je crois que je serai aidée dans cette démarche par la distanciation que le pseudo introduit. J’ai remarqué que j’étais beaucoup plus efficace pour défendre le travail de mes camarades que le mien. Par conséquent, je devrais mieux défendre cette Kazar qui est moi sans l’être tout en l’étant… euh, vous me suivez, j’espère.

Élargissons la focale. Au cas où vous seriez trop jeunes pour le savoir, les pseudos et les avatars n’ont pas été inventés par les jeux en ligne ou les réseaux sociaux ! Rappelez-vous vos cours de français au collège : Molière était le nom de plume de Poquelin ; Voltaire, celui d’Arouet ; George Sand, celui d’Aurore Dupin, etc.

Et l’immense William Faulkner s’appelait en fait Falkner, sans U. Laissez-moi vous conter cette histoire fascinante : son arrière-grand-père le Colonel William Clark Falkner, personnage haut en couleur, combattant au Mexique et à la Guerre de Sécession, entrepreneur dans les chemins de fer, accusé de meurtre et disculpé deux fois, lancé dans la politique pour finir assassiné publiquement un jour d’élection, a donné son nom à un village du Mississippi, Falkner.

FaulknerIntéressant, quand on songe que William Faulkner est enterré à l’épicentre du comté imaginaire qui fournit le cadre de ses principaux romans… L’un donne son nom à une localité, l’autre invente un comté (plus grand, donc), qui devient assez réel pour y planter sa tombe !

Encore plus excitant, quand on découvre que le Vieux Colonel était lui-même auteur. Entre autres, d’un polar vendu à 160 000 exemplaires (succès rarissime à l’époque), intitulé The White Rose of Memphis, alors qu’une célèbre nouvelle de son arrière-petit-fils s’appelle A Rose for Emily, et met en scène un personnage de colonel, le dénommé Sartoris, largement inspiré de la figure de son aïeul… Got it ?

On suppose que le Prix Nobel de littérature (quatre ans avant d’être couronné par l’Académie suédoise, WF déclarait que personne ne s’intéressait à ses écrits et qu’il avait échoué…) s’est senti autorisé à devenir écrivain grâce à l’exemple du Vieux Colonel. Il s’est d’abord identifié à lui en rêvant d’un destin héroïque à la guerre. Ensuite en rivalisant avec lui en tant qu’auteur (Prix Nobel versus best-seller). Je crois qu’insérer la lettre U dans son nom lui a permis de se distancier de son modèle, de devenir pleinement lui-même, de circonscrire le périmètre de sa création personnelle.

Cet exemple montre bien que les allers-retours entre nom réel, nom de plume, personnage, et même titre d’ouvrage sont incessants chez les écrivains. C’est ça, la littérature : un jeu permanent de saute-frontière réalité/fiction, du flou, du mixte, de la transgression, de l’impur…

Le nom est fondamental pour un écrivain. Tous les noms.

D’abord son propre nom. C’est la pierre de fondation de l’œuvre, ce qui l’ancre à une certaine place dans la généalogie littéraire. S’agissant d’un grand écrivain, son patronyme pourra même devenir un objet distinct de lui/elle. Ne dit-on pas : « En ce moment je lis du Colette », « Cet été j’ai dévoré tout Tchekhov » ?

Ensuite, le nom des personnages. Nommer c’est créer, dans bon nombre de cosmogonies. En fiction, nommer c’est aussi permettre au personnage de s’incarner. Ainsi, quand un romancier a du mal avec un personnage, changer son nom peut résoudre le problème. Le premier nom venu est souvent le meilleur, pas la peine de se casser la tête. C’est magique !

« À moi seul bien des personnages… », disait Shakespeare. Cet entraînement des écrivains à se projeter dans des identités multiples favorise sans doute leur tentation d’user de pseudonymes. Beaucoup d’écrivains ont un fantasme d’auto-engendrement (« enfant de soi-même et de ses lectures », disais-je ici), d’auto-légitimation (« Mon nom imprimé sur une couverture me confirme que j’existe bel et bien, prouve au monde entier que j’en ai le droit… »). C’est là que le pseudonyme qu’ils/elles se choisissent leur permet de renaître sous une autre peau, plus proche de leurs aspirations, plus conforme à leur image-de-soi rêvée.

Au cours de l’histoire, beaucoup de motivations d’écrire sous pseudo ont surgi. Je ne prétends pas les recenser toutes, mais en voici quelques-unes dans l’ordre où elles me viennent à l’esprit :

> pour critiquer le pouvoir, dénoncer les abus, braver la censure, se moquer des religions, croyances, idéologies de tout poil ;

> pour gagner sa vie, dans un contexte où la liberté d’expression est réprimée (allez voir Dalton Trumbo, remarquable biopic sur un scénariste de génie obligé de travailler sous pseudo pendant la chasse aux sorcières maccarthyste) ;

> pour prendre la parole au nom des victimes, des opprimés, des morts, des illettrés – l’une des missions parfois assignée à l’écrivain est de se faire le porte-voix des sans-voix ;

> pour échapper à son milieu d’origine, vu que chez nous ça ne se fait pas d’être saltimbanque, Môssieu (un exemple récent : Pour en finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis) ;

> pour échapper à son sexe/genre, vu que ces dames sont incapables d’écrire quoi que ce soit de valable, Môssieu ;

> pour donner un nouveau souffle à sa carrière, rebattre les cartes (voir le cas d’école Romain Gary/Émile Ajar) ;

> pour tâter d’un autre genre littéraire (Joyce Carol Oates publie aussi des polars signés Rosamond Smith ou Lauren Kelly – cette femme me stupéfie !) ;

> pour effectuer des travaux mercenaires tels que nègre d’édition, en réservant à l’art son véritable nom ;

> sans compter ceux qui, à l’instar de B. Traven, ont tout simplement adoré jouer avec les identités. Les écrivains sont facétieux, c’est connu.

Traven

L’écriture est aussi une histoire de filiation, réelle ou symbolique ; on se choisit une famille en littérature. Si bien que des personnages de fiction peuvent fournir des pseudonymes gorgés de sens. Ainsi, l’un de mes auteurs contemporains préférés, Marc Zaffran alias Martin Winckler, a emprunté son nom de plume à un personnage de Georges Perec (il n’en fait pas mystère), Gaspard Winckler. Mais il a conservé un prénom proche de l’original par sa première syllabe.

Dans son dernier roman à la fois tendre et terrible, Abraham et fils (éditions P.O.L), le personnage du père s’appelle Farkas. L’auteur confie avoir choisi ce nom pour sa sonorité – on peut remarquer qu’il n’y a que des A dedans, c’est également le cas de MArc ZAffrAn –, sans en connaître l’origine. Il se trouve que, par kazard, je connaissais ce mot hongrois qui signifie « loup ». J’ai eu le plaisir d’en informer MW !

ProfessorOfDesireDe mon côté, j’ai découvert très jeune que mon patronyme correspondait au nom d’un narrateur récurrent de Philip Roth, l’une de mes idoles en littérature. M’identifier à ce personnage de fiction m’a aidée à m’auto-légitimer en tant qu’écrivain. Du coup, quand un Roth vieillissant s’est mis à tuer ses narrateurs dans ses romans, j’ai fait le dos rond. Heureusement qu’il a décidé de mettre fin à sa carrière avant de commettre l’irréparable ! Mon double fantasmatique est désormais immortel. Au moins ça…

Assez de choses sérieuses ! Pour vous détendre, voici une anecdote labellisée Anti-Pinocchio. Un jour, auteur déjà confirmé, l’idée m’est venue d’envoyer un manuscrit à de nouveaux éditeurs en usant d’un pseudonyme. Après tout, n’avais-je pas été repérée par mon premier éditeur, alors que j’étais totalement anonyme, grâce à un envoi postal ? Je voulais refaire le test. Ayant reçu une circulaire de refus de Grasset, je suis allée sur place pour récupérer l’exemplaire. La fille à l’accueil m’a demandé ladite circulaire, je ne l’avais pas sur moi. Une pièce d’identité alors ? Oui, mais j’ai dit non, car naturellement elle était à mon nom, que je ne voulais à aucun prix révéler, mal à l’aise de faire ce test pas très malin. J’ai argumenté, tempêté, supplié en vain. « Je ne suis habilitée à rendre les manuscrits qu’à leurs auteurs », répétait la fille. Je mourais d’envie de lui corner aux oreilles : « Mais c’est MOI l’auteur, espèce d’idiote ! » Pas moyen. Je m’étais piégée toute seule.

Au fait, le test s’est soldé par un échec sur toute la ligne. Si vous croyez que cette déconvenue m’a rendue plus sage, vous vous fourrez le doigt dans l’œil.

Des questions ? Des commentaires ? Allez voir juste un peu plus bas ! Vous pouvez aussi vous abonner au blog. Et si l’envie vous taraude de goûter à mes écrits, mon dernier-né, « Le Manuscrit et la mort », est ici !

15 réflexions au sujet de « Patronyme ou pseudonyme? »

  1. Là encore je te suis sur toute la ligne, ô combien ! 😉
    Merci pour ce billet, aussi brillant, pédagogique et documenté que les autres.

  2. Intéressants développement et analyse sur les arcanes des pseudo et de la recherche d’un éditeur. J’ai découvert votre blog en lisant un commentaire sur l’article de Luis de Miranda, écrivain et philosophe, sur un sujet tonitruant: “les prix littéraires tuent!”

  3. Longtemps j’ai cru que je devais être fier de mon patronyme, d’autant plus qu’il est en voie d’extinction – surtout dans cette orthographe – car porté par une quarantaine de pèlerins dans tout l’hexagone. Et comme j’assume tout ce que j’écris, je n’ai pas vu les deux écueils pourtant évidents : premièrement, mon nom n’est pas franchement vendeur, on fait mieux pour faire galoper l’imaginaire de ses lecteurs potentiels ; deuxièmement, j’imagine le côté péjoratif inconscient qu’il peut avoir : moindre, Moindrault, amoindri… bof, bof !

    Allez, promis, pour mon troisième bouquin j’abandonne mon patronyme ridicule – et le prénom qui va avec par la même occasion – pour tester les éditeurs. Qui vivra verra !

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