La critique et moi (et moi et moi)

par Nila Kazar

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Longtemps j’ai cru que la critique littéraire ne serait jamais détrônée de sa place dans les Lettres françaises. Je me trompais.

Je vous ai déjà expliqué ici que l’influence des médias traditionnels sur les ventes d’un livre tendait vers zéro, progressivement remplacée par la recommandation. Celle-ci s’incarne dans les commentaires des lecteurs et les articles des blogueurs, mais surtout dans les calculs des robots et des algorithmes. Pas très glamour, avouons-le… De ce fait, ce sont les livres mainstream qui marchent le mieux, renforçant encore la tendance lourde qui plombe le secteur depuis son industrialisation. Les ouvrages exigeants et la biblio-diversité sont sacrifiés au profit de titres clonés en série, qui sont à la littérature ce que MacDo est à la gastronomie.

On dit souvent qu’il en faut pour tous les goûts, mais quand le goût est à ce point formaté par l’offre, il s’appauvrit, et la liberté de choix n’est plus qu’un vain mot. Ça me rappelle la blague juive : « Mon fils, tu as 15 ans, il est temps pour toi de choisir un métier. Tailleur pour hommes, tailleur pour dames ou tailleur pour enfants ? »

Dans l’Ancien Monde éditorial, il y avait de grandes plumes critiques qui disposaient de tout l’espace nécessaire pour s’exprimer dans la presse écrite. Elles exerçaient une véritable influence sur les ventes et sur l’aura des auteurs. Même en cas de descente en flammes, on disait : « Du moment qu’on en parle, peu importe comment, c’est une bonne chose. » Et c’était vrai ! J’ai moi-même rencontré un lecteur qui avait acheté un de mes livres après avoir lu une vilaine critique. Il s’était dit que c’était trop vachard pour être entièrement justifié, et ça lui avait donné la curiosité d’aller y voir par lui-même. On est devenus amis !

Certains de ces célèbres critiques (par exemple, Angelo Rinaldi) étaient connus pour pratiquer l’éreintement avec un art consommé. En les lisant, on se demandait parfois si le plus important pour eux n’était pas de faire étalage de leur style étincelant et de leurs formules assassines, aux dépens des livres dont ils rendaient compte. Mais quel plaisir de les lire ! Car ils étaient eux-mêmes d’excellents écrivains, des érudits qui connaissaient leur affaire… Plaisir doublé par la satisfaction mesquine qu’on éprouve quand la cible est un confrère/sœur. Oh, c’est pas joli joli, le cœur d’un auteur ! (Mais ça vaut toujours mieux que le cœur d’un tueur de masse ou d’un politicien véreux.)

Bien sûr, lesdites grandes plumes critiques pouvaient être à la solde de leurscaniche propres éditeurs, et/ou membres de grands prix littéraires, bref, des cumulards-pantouflards dont l’objectivité n’était pas garantie. La pratique du retour d’ascenseur était très répandue – copinage, complaisance, calculs intéressés et autres frétillants croupions de caniche. Untel fréquente-t-il les bonnes personnes ? Hante-t-il les bons salons ? Unetelle couche-t-elle avec Machin ? Questions d’esthétique fondamentales !

Et cela n’a guère changé. Que de bouses d’un vide abyssal sont portées aux nues par des plumiteux mercenaires ! Que de fausses valeurs s’effondrent au bout de dix pages lues ! Je ne vais pas m’étendre là-dessus, Balzac caricaturait déjà ce travers et on peut constater tous les jours qu’il se porte bien (le travers, pas Balzac). Voyez ce billet de Jean-Marc Proust sur la rentrée littéraire 2016…

C’est ainsi que j’ai perdu toute confiance dans l’objectivité du Monde des livres sous le règne de Josyane Savigneau. Je ne lisais plus que les passages en italiques dans les articles (c’est-à-dire les citations originales du livre), ce qui me permettait a minima de juger sur pièces. Voilà entre autres ce qui a décrédibilisé la critique. Mais pas que.

N’oublions pas que la critique était autrefois une branche de la littérature, un genre en soi. On publiait même des recueils de critiques ! De nos jours, elle a quasiment disparu du champ grand public pour se cantonner dans le champ académique, ou dans quelques revues très mal diffusées. Sa mise au régime sur ses supports traditionnels (journaux, magazines) signifie qu’au-delà du résumé incontournable, il reste 3 ou 4 lignes sur une seule colonne pour donner un avis – trop peu pour formuler une opinion étayée. (Faut laisser de la place pour l’agression de Kim Kardashian, qui n’est là que pour augmenter mes stats de visites.)

Au fait, les critiques lisent-ils vraiment les livres dont ils parlent ? Un éditeur m’a parlé d’une enquête qui concluait que la majorité des citations en italiques étaient tirées des vingt premiers pour cent des ouvrages critiqués… Hum, ça la fout mal ! On en conclut qu’à l’heure de l’industrie du livre, la pratique de la critique se résume à sélectionner un titre au milieu de la masse écrasante des parutions en écartant les autres. Et comme elle n’est plus prescriptrice d’achat, la seule influence qui lui reste, c’est de cultiver l’image de l’auteur.

D’où sa décadence. Houlà, tout de suite les grands mots ! Ben oui. « O tempora, o mores… » (Cicéron, ça fait bien dans un blog, juste après Kim K., non ?) Quand j’ai Une de Libération n°1, 1973lu les critiques parues dans Libération dans les années 1980, mises en ligne par un ancien journaliste, je me suis dit que ce n’était pas juste de la bougonnerie de ma part de dire ça. Elles m’ont paru géniales !

Bon, je vous épargne le couplet réac sur le déclin des études de lettres, bien qu’il y ait une corrélation évidente. Disons simplement que l’art de critiquer implique des connaissances vastes et précises, ainsi qu’une grande maîtrise de la langue écrite pour les formuler. On ne peut critiquer sérieusement un ouvrage qu’en le replaçant dans son contexte culturel et historique, dans sa filiation littéraire, dans ses rapports avec ses contemporains. En résumé, il faut avoir lu X et Y (et s’en souvenir) pour prétendre comprendre et analyser Z. L’ambition de l’auteur est-elle de se rapprocher de Philip Roth ou de Bernard Werber ? Le résultat ne sera pas le même. Critiquer, c’est d’abord connaître, ensuite faire des comparaisons et opérer des distinctions, toujours argumentées.

Sans une critique indépendante, authentique, approfondie, les lecteurs se retrouvent privés de repères et de critères pour guider leurs choix et se faire une idée juste d’un ouvrage. De plus, une critique de qualité a le pouvoir d’aider les auteurs à réfléchir sur leur propre création. (Pour être franche, pas plus de 5% des critiques sur mes bouquins m’ont été utiles. Mais ce n’est pas si mal !) À ces deux catégories lésées, on peut en ajouter une troisième : les attachées de presse qui luttent pendant des semaines pour décrocher un article. Quand il paraît enfin, elles se cognent la tête contre les murs…

Mais que faire ? Il semble que la critique soit désormais condamnée à se réfugier dans les marges, c’est-à-dire dans les blogs. Et là encore, pas n’importe lesquels… Il y en a de formidables, mais n’est pas Pierre Jourde qui veut ! L’influence de certain.e.s blogueurs/euses est disproportionnée par rapport à leur maigre bagage culturel et leur formulation paresseuse (et pan sur le bec !). Beaucoup se contentent d’étaler leurs goûts de façon binaire, du type j’aime/j’aime pas, sans références, sans arguments. Ils/Elles évoquent à tout bout de champ leurs « coups de cœur », formule à laquelle je suis devenue allergique à force de la voir traîner partout. Ah ! et l’obsession infantile du spoiler, elle me fait carrément rigoler. Vous savez quoi ? Si le livre est bon, même en connaissant d’avance la chute, il vaut la peine d’être lu, voire relu. (Attention, spoiler : Emma Bovary se suicide à la fin !)

"La mort de Madame Bovary". Illustration du roman de Gustave Flaubert. Peinture de Albert Auguste Fourie (1854-1937), 1883. Huile sur toile. Dim : 141x208cm. Musee des Beaux Arts, Rouen ©SuperStock/Leemage
« La mort de Madame Bovary ». Illustration du roman de Gustave Flaubert. Peinture de Albert Auguste Fourie (1854-1937), 1883. Huile sur toile. Dim : 141x208cm. Musee des Beaux Arts, Rouen ©SuperStock/Leemage

Idem pour les commentaires de lecteurs sur les librairies en ligne. Entendons-nous bien : le numérique permet à chacun de s’exprimer librement, c’est fantastique et j’en profite aussi ! Mais à cause de ce que Frédéric Martel nomme la désintermédiation (voir ici), on est noyé. Sur le web, tout est mis sur le même plan, tout coexiste. Or la recommandation horizontale, faite par les pairs, est-elle aussi fiable que la recommandation verticale, faite par les experts ? Je persiste à penser qu’un bon critique se forge au fil des ans et des lectures ; il ne surgit pas tel un génie de la lampe. Peut-être que la recommandation par les pairs joue un rôle différent de celui de la critique classique. Un rôle plus émotionnel, doté d’un réel pouvoir d’entraînement sur l’acheteur, qui passerait par le mimétisme… À voir. (Je réfléchis, je ne juge pas.)

Un mot sur mes rapports avec la critique. Voici ce que j’en pense : le/la critique a tous les droits dès lors qu’il/elle parle de votre livre, y compris d’être un trouduc de mauvaise foi.

Il/Elle n’a même pas lu le livre en entier ? Tant pis, gardez le silence.

Il/Elle n’a rien compris à vos intentions ? Tant pis, gardez le silence.

Il/Elle se défoule gratuitement sur vous ? Tant pis, gardez le silence.

Le silence est plus fort que tout, à la longue. La seule attitude de maturité est la courtoisie indéfectible, tenir ses nerfs et passer à autre chose. Continuez à tracer votre sillon dans votre coin, et laissez les critiques vivre leur vie de critiques dans un monde parallèle au vôtre.

Un bon exercice, tiens : remerciez-le/la d’avoir parlé de votre bouquin. Vous prendrez automatiquement le dessus. La meilleure vengeance, c’est l’élégance. Il/Elle sera bien embêté.e s’il/elle vous croise un jour IRL. Vous jouirez de cet instant, vous n’avez pas idée ! La vie est pleine de surprises et de retournements. C’est vrai aussi pour les écrivains…

Je supporte très bien les critiques négatives sur mes écrits, je trouve toujours qu’elles sont justifiées, étant moi-même ma pire ennemie. Du coup, devant une critique élogieuse, je me retrouve démunie. Non, il ne peut pas s’agir de mon travail, il doit y avoir une erreur quelque part… J’en ai parfois les larmes aux yeux.

Un jour, mon premier éditeur m’a conseillé de combattre ma vanité par mon orgueil. Dans l’arrogance de ma jeunesse folle, je l’ai toisé avec commisération : j’étais convaincue d’être déjà, par nature, beaucoup plus orgueilleuse que vaniteuse. Quelle vanité de ma part 😉 ! Une définition ? L’orgueil aide à tenir bon face aux attaques (et à l’indifférence, qui est quand même le cas le plus fréquent, ne l’oublions pas). La vanité, elle, permet de faire carrière. Ce n’est pas mauvais en soi d’avoir les deux, si on les distingue clairement l’un de l’autre.

L’une de mes toutes premières critiques était épouvantable. Le gars résumait le début et poursuivait ainsi : « …et blablabla. NK n’est qu’une khâgneuse qui s’imagine écrire. » Grroumpff, ce n’est pas à Mazarine Pingeot (vous savez, la fille de) qu’il aurait osé balancer ce truc ! Ça m’a fait l’effet d’une piqûre de taon : très douloureux, mais pas longtemps. J’avais l’impression que ce type parlait de quelqu’un d’autre ! Et c’était vrai, en un sens. Tant d’années après, je suis toujours là. Je progresse. Je publie. Plus incroyable encore, il y a des gens qui apprécient mes livres… Lui, le malotru, il est tombé aux oubliettes.

On ne le répètera jamais assez : en littérature, l’important c’est de durer.

Je vous entends : vous trouvez que cet article ne vaut pas mieux que ceux des blogueurs que je dénonçais plus haut ? Pas faux. Sauf qu’il disparaît beaucoup plus vite ! Demain il servira à emballer le poisson au marché. Son pouvoir de nuisance est donc limité. C’est en 2010 que j’ai eu droit à ma première critique en ligne sur Babelio. Sur le moment, elle m’a juste fait lever un sourcil un quart de seconde. La lectrice disait en gros que mon livre ne lui avait pas plu, mais que c’était peut-être dû au fait qu’elle était dans un mauvais jour. Tous les articles sur des supports tradis étaient élogieux – et c’était ça qui comptait à mes yeux.

Oui-da, mais pendant les deux mois qui ont suivi, quand on tapait le titre sur un moteur de recherche, ce qui ressortait tout en haut de la SERP, c’était… hé oui, vous avez deviné : la critique sur Babelio, un site très bien référencé. Les autres critiques s’affichaient loin derrière la liste des librairies où le livre était disponible, vers la 3e ou 4e page de la SERP. Un véritable choc ! On ne pouvait plus dire : « Du moment qu’on en parle, peu importe comment… »

J’avais découvert les conséquences concrètes de la recommandation horizontale sur le web. Je la trouvais plus arbitraire que les descentes en flammes d’antan (je ne prétends pas que j’étais objective : j’étais trop étonnée et ennuyée). L’étiquette restait collée plus longtemps, les acheteurs impatients s’en tiendraient à cela, ma réputation d’auteur était entachée, et d’ailleurs, qui était cette little bitch qui se permettait de… Vertuchou ! Il a fallu attendre qu’une autre lectrice sur le même site adjuge 5 étoiles au livre pour renverser la vapeur.

Mais j’avais appris quelque chose. Ce moment traumatique s’est révélé utile, puisque c’est lui qui a lancé le processus de réflexion qui m’amène aujourd’hui à être présente et active sur le web. Qui s’en plaindrait ? Sûrement pas vous, cher.e.s ami.e.s du Bazar Kazar !

Des questions ? Des commentaires ? Allez voir juste un peu plus bas ! Vous pouvez aussi vous abonner au blog. Et si l’envie vous taraude de goûter à mes écrits, ne résistez plus : mon dernier-né, « Sauvée par Shakespeare », est ici ! 

12 réflexions au sujet de « La critique et moi (et moi et moi) »

  1. Très bel article, comme tu nous as habitués à les lire. Je plussoie la plus grande partie de tes réflexions.
    Mais, là où j’ajouterai une légère divergence, c’est dans la représentation de l’auteur lui-même. Les temps sont loin, où les Victor Hugo, Flaubert et Zola représentaient l’image des écrivains de l’époque.
    Aujourd’hui tout un chacun, et je m’inclus en cela, peut commettre un roman, des poèmes, un essai. Dès lors, comment ne pas légitimer le tout un chacun critique ? Je réserve la critique verticale aux écrivains de « l’establishment », et l’horizontale, aux sans-dents comme moi. Mais comme tu le dis si bien, elle t’a permis de t’immiscer dans le monde virtuel des réseaux sociaux, des plateformes de ventes, et des blogs, qui finalement à mes yeux d’auteur balbutiant, représentent la légitimité.
    Amicalement, Wendall

    1. Merci de tes remarques, le débat en a besoin! Je crois que nous sommes tous marqués par nos parcours. Moi je suis un auteur tradi en voie d’hybridation numérique, je suis donc à même de comparer deux mondes, l’ancien et le nouveau, et de décrire la transition de l’un à l’autre. Toi tu es né (en tant qu’auteur) d’emblée dans le nouveau monde, ton point de vue est donc différent du mien. Ce nouveau monde est plus démocratique, il inclut plus de gens, et c’est tant mieux! Et aux personnes dans ma situation, il ouvre une fenêtre et crée un appel d’air là où elles étouffaient. J’aime parler de cette évolution et des surprises qu’elle me procure… J’aime le nouveau monde! Amitiés.

  2. Il y a quand même au moins un cas (autre que la modération pure pour injure ou agression verbale) où l’intervention d’un auteur suite à une critique me semble justifiée: à partir du moment où un lecteur révèle des éléments vitaux de l’intrigue.

    Dans le cas d’un roman policier, notamment, l’obsession du spoiler ne me semble pas infantile, puisque c’est vraiment quelque chose qui, en une phrase, peut mettre un terme au puzzle patiemment élaboré par l’auteur.

    Alors, c’est vrai qu’une autrice comme Agatha Christie peut être qualifiée d’autrice infantile, puisqu’elle joue en permanence avec le lecteur (on voit d’ailleurs souvent, pour des trillers, l’expression « jouer avec les nerfs du lecteur »), mais, du moment que ce jeu est apprécié par des lecteurs au point d’avoir donné naissance à différents genres littéraires, il me paraît un peu réducteur par rapport au travail qu’elle et d’autres accomplissent de dire ou sous-entendre que l’effet de surprise ne tient que d’une obsession infantile.

    Bon, je sais que lorsqu’on parle de romans policiers, on est dans les « mauvais genres », et je peux comprendre que de nombreux lecteurs recherchent autre chose que la clé du mystère dans les romans d’Agatha Christie (la peinture d’une époque, l’ambiance), mais tout de même, je crois que le goût du mystère est un goût comme un autre, qui mérite d’être défendu.

    Après, c’est vrai qu’il y a une multitude de romans où ce jeu n’est pas l’élément central, et où le critique pourra davantage révéler, et c’est vrai que le spoil ne doit se transformer en obsession, ni pour les blogueurs, ni pour les auteurs.

    1. C’est vrai pour le roman policier à l’ancienne, je suis d’accord avec toi (mais je revendique le droit d’être de mauvaise foi moi aussi quand ça me chante!).
      Je pensais aux commentateurs/blogueurs, et non aux auteurs quand j’évoquais l’obsession infantile. Même les polars peuvent être lus plusieurs fois avec plaisir quand ils sont bons, non?

  3. Décidément, c’est toujours un véritable régal de lire tes « papiers » comme on le disait autrefois. Tes remarques sont très pertinentes avec leurs airs du « bon vieux temps » (qui, on le sait, est un signe de qualité, car moins soumis à la pression du temps et du politiquement correct.)

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