Trois bons souvenirs de l’Ancien Monde éditorial

Par Nila Kazar

Une fois n’est pas coutume, j’attaque ce billet autrement que par mon gimmick favori : « Longtemps je… ». Il se compose de deux parties : un petit bilan d’étape, au bout d’un an d’exploration du Nouveau Monde numérique ; et une partie qui m’a été inspirée par l’une de mes précieuses abonnées, Selma B., que je remercie. Elle a remarqué que l’industrie du livre telle que je la décrivais dans ce blog était impitoyable, et qu’elle ne regrettait pas de ne pas avoir frappé à sa porte. Quoique la critique d’un système à bout de souffle soit l’objet essentiel de mes articles, ainsi que l’indique le sous-titre « Y a-t-il une vie après l’édition ? », cela m’a donné envie de terminer l’An Un de ma réinvention personnelle par une sélection de quelques bons moments que j’ai vécus dans ce milieu. Attention, ces moments ne sont pas tous « cool » ou « sympas » ! Ils peuvent prendre la forme d’une jouissance maligne tout autant que d’un bonheur désintéressé. Vous êtes prévenu.e.s…

Pour commencer, la vie du blog :

En moins d’une année, Bazar Kazar a recueilli environ 13.000 lectures réparties sur 15 billets et s’est constitué une liste d’une grosse quarantaine d’abonné.e.s, ce qui est modeste mais pas ridicule. Je n’ai pas fait beaucoup d’efforts de promotion, à vrai dire. Parmi les abonné.e.s, je m’honore de compter d’excellents écrivains et des journalistes remarquables. Les billets les plus lus ont été « Le refus d’éditer » et « Faut-il coucher pour être publiée ? », on se demande bien pourquoi 😉 . Ce dernier billet a été repris sur la plateforme L’Obs-Le Plus, où il a touché 7.130 lecteurs supplémentaires.

Les nombreux commentaires du blog sont de grande qualité, enrichissant le débat et m’amenant à affiner ma réflexion, ce qui me comble de joie. En 2017 je prévois de faire évoluer les thèmes vers ma découverte du Nouveau Monde numérique, et j’anticipe des réactions moins consensuelles. Mais je suis une dure à cuire – c’est conseillé quand on s’expose !

Côté publications numériques, mon expérience reste récente puisqu’elle commence il y a 7 mois seulement. Il est un peu tôt pour tirer un bilan de ma démarche d’hybridation, mais pas pour me réjouir d’en cueillir les premiers fruits. Je veux dire M E R C I à ceux qui ont aimé mes nouvelles et l’ont exprimé en des mots qui m’ont émue. Grâce à votre curiosité et votre générosité, l’un de mes principaux objectifs en repartant de zéro avec un pseudonyme et des couvertures purement typo – toucher un nouveau lectorat – se rapproche. Vous l’ignoriez sans doute, mais vous êtes des pionnier.e.s !

Des chiffres ? 19 commentaires positifs et une superbe vidéo (à voir ici, merci à Dominique Lebel) sur Les Rivières fantômes, et 5 commentaires positifs sur Le Manuscrit et la mort (voici l’un d’eux, « La grande littérature n’est pas morte » dû à Catherine Choupin) qui vient de sortir, c’est plus que je n’osais en espérer. Les ventes ? Pour le premier, 150 exemplaires jusqu’à présent (je ne compte pas les emprunts, trop fastidieux !). Je suis consciente que c’est peu, mais d’un autre côté, dans la mesure où ce livre n’aurait jamais trouvé sa place chez Machin (= l’éditeur français type, qui rejette les nouvellistes dans un réflexe pavlovien), c’est un succès relatif. Et le genre de la nouvelle de litt’gén’ n’est pas ce qui se vend le mieux en numérique, c’est clair.

couv-rivieres-fantomescouv-manuscrit-mortJe compte sortir prochainement une version papier qui réunira les deux recueils, et je retravaille en ce moment la quatrième mouture d’un roman sur un sujet pas convenable qui risque de fâcher la moitié de son lectorat potentiel (je m’en réjouis d’avance !). Si vous deviez faire pleuvoir sur celui-ci des critiques cinglantes, cher.e.s lecteurs/trices, je vous dirais encore merci d’avoir pris le temps de me lire et de communiquer vos impressions aux autres. Cette absence de filtre entre l’auteur et ses lecteurs, voilà ce qu’il y a de plus nouveau pour moi dans ce Nouveau Monde. Et j’apprécie infiniment ! Vous me redonnez foi en moi-même. Grâce à vous, je me sens confortée dans mon inspiration.

C’est aussi le début d’une démonstration que j’espère poursuivre en votre compagnie : ce n’est pas forcément parce qu’on est nul qu’on se tourne vers l’auto-publication (scoop !), mais – entre autres raisons – parce que certains canaux sont bouchés dans un milieu sclérosé, obsédé par la rentabilité, et « fort satisfait de lui-même » (je cite un ami éditeur). Ainsi c’est vous, cher.e.s inconnu.e.s d’hier, qui me fournissez la preuve concrète de l’aveuglement germanopratin. Si un jour je devais m’en servir auprès de Machin, je ne manquerais pas de vous tenir au courant de ses réactions ! (Je rappelle à ceux/celles qui me découvrent que j’évolue depuis longtemps dans l’édition tradi, pour leur éviter la méprise d’une internaute qui m’a suggéré « d’arrêter de délirer sur les maisons d’édition » 😉 )

À présent, quelques souvenirs plaisants de l’Ancien Monde éditorial :

Curieusement, le succès précoce de la principale entreprise de ma vie – écrire et publier de la fiction littéraire n’a pas été un grand moment de bonheur. Peut-être parce qu’arrivé trop vite, sans que j’aie eu le temps de le désirer longtemps ni de lutter beaucoup pour l’obtenir, je n’ai pas su attribuer sa juste valeur à ce petit miracle de facilité, qui ne s’est pas renouvelé par la suite, en vertu de sa nature volatile de miracle. Je l’ai trouvé tout naturel, en fait. (Oui, je confirme, on est con à 20 ans…) Si l’on ajoute que mon entourage familial n’a marqué aucun enthousiasme, mais plutôt de l’ennui à l’idée que se réalise aussi vite mon rêve d’enfant de devenir écrivain, on comprendra que j’aie été incapable de prendre la mesure de la chance qui m’était échue.

C’est pourquoi les moments que je vais évoquer se situent plus tard dans un parcours qui, au fur et à mesure, se teintait d’une conscience accrue des dures réalités de la condition d’écrivain et de la place marginale que ce dernier occupe dans l’industrie du livre. Je dis bien « marginale »…

  1. L’orgasme bref de l’insolence et l’orgasme long de la revanche :
La bavarde muselée
La bavarde muselée

J’ai un grand défaut : j’ouvre trop ma gueule. C’est déjà mal vu chez un homme, mais chez une femme, c’est tout simplement exclu. Oh, je suis rarement grossière ! Mais je dis ce que je pense quand je le juge nécessaire… ou quand je perds le contrôle de la situation. Comme dit le proverbe latin : « Je tiens à Platon, mais je tiens plus encore à la vérité. » Illustration !

Scène Un : Je suis encore très jeune, et j’ai rendez-vous avec le nouveau PDG du Seuil, Claude Cherki, au sujet de mon dernier manuscrit. Je suis sous contrat avec la maison, mais je n’y ai plus d’interlocuteur désigné et cela m’inquiète. Qui me lira ? Cherki me reçoit avec une demi-heure de retard. Quand j’entre dans son bureau, il est assis sur un canapé, en train de lire le Monde des Livres (ce doit être un jeudi par conséquent). « Vous permettez ? » dit-il. Ai-je le choix ? J’acquiesce. Il lit encore pendant un quart d’heure. Enfin il va s’asseoir derrière son bureau encombré de paperasses en désordre. Son prédécesseur était un modèle d’ordre et de rectitude, toujours à l’heure. Je fais une remarque humoristique au sujet de l’état du bureau, puis j’aborde le sujet de l’entretien. Nous sommes interrompus trois fois par des gens à qui le PDG accorde au moins cinq minutes chacun. Je perds le fil de mon discours et à l’arrière-plan je sens que la messe est dite : il veut me virer. C’est là que je deviens ouvertement insolente et me moque des dernières parutions romanesques de la maison, disant à quel point je ne m’y reconnais plus. Orgasme devant sa mine déconcertée. C’est très bref et je le payerai très longtemps. Quand l’entretien s’achève, rien n’a été abordé à fond et d’ailleurs rien ne sera jamais décidé. Cherki laissera pourrir la situation pendant des mois, sans me donner de réponse. Jusqu’à ce que je m’en aille paître sous d’autres cieux.

Scène Deux : Dix ans plus tard, le même Cherki me rachète comme auteur sous pseudonyme et me signe un autre contrat en tant que dirdecol (= directrice de collection). Je n’ai jamais levé le petit doigt pour obtenir cela, évidemment. On a sa fierté. Cette fois, l’orgasme dure plus longtemps : il porte le doux nom de revanche.

  1. Le plaisir rare de voir son talent reconnu par quelqu’un qu’on admire :

Je remets une traduction à un grand monsieur de chez Gallimard, l’éditeur Jean-Bertrand Pontalis, co-auteur du célèbre manuel de référence sur la psychanalyse familièrement désigné sous le nom de Laplanche et Pontalis. Il me dit : « Ah ! si je pouvais n’avoir affaire qu’à des gens comme vous, ce serait merveilleux. Vous tenez vos engagements et il n’y a rien à reprendre dans votre travail. Merci ! » Je ne vous fais pas un dessin, je suis rouge comme une pivoine et je balbutie bêtement : « De rien. » Ce plaisir-là est profond et crée une sorte de foyer lumineux dans la mémoire, vers lequel on peut revenir quand la déprime vous accable…

J.-B. Pontalis
J.-B. Pontalis
  1. Le bonheur inattendu de découvrir qu’une transmission a eu lieu :

Donc, me voici dirdecol. Je reçois un auteur à qui j’ai communiqué auparavant mes remarques en vue de retravailler son manuscrit. Il me dit qu’il est d’accord avec la moitié seulement de ce que je suggère. Je suis assez satisfaite du ratio. Ensuite il ajoute que mes remarques l’ont beaucoup agacé, car il avait l’impression d’être arrivé au bout de ses efforts quand il m’a remis le manuscrit. C’est normal, je ressentirais la même chose à sa place. Et il conclut en disant que son agacement n’a pas duré, car mes conseils et mon niveau d’exigence lui rappellent ceux de son premier dirdecol. « Qui était-ce ? » demandé-je. Et l’auteur de citer le nom de… celui qui fut aussi mon premier dirdecol.

Quelle merveilleuse surprise : une transmission a eu lieu à mon insu ! Je ne sais pas pourquoi ce genre de bonheur résonne si intensément en moi, mais ça me fait toujours cet effet. Le lien et le sens, c’est ma came… En tout cas, l’auteur est aussi ravi que moi de la rencontre. Du coup, il tiendra compte d’un plus grand pourcentage de mes remarques. Tout le monde y gagne !

Un coup de chapeau en passant à la mémoire de cet éditeur qui a donné sa première chance au bébé-écrivain que j’étais, et qui m’a transmis un savoir-faire et une culture hérités du passé. C’était aussi un poète. Je préfère rester discrète sur son nom, ne m’en veuillez pas ! Je pense à lui encore aujourd’hui.

Voilà, j’en ai fini pour 2016. Je vous souhaite à tous une excellente année nouvelle ! Prenez bien soin de vous.

Des questions ? Des commentaires ? Allez voir juste un peu plus bas ! Vous pouvez aussi vous abonner au blog. Et si l’envie vous taraude de goûter à mes écrits, mon dernier-né, « Le Manuscrit et la mort », est ici (Amazon), et le précédent, « Les Rivières fantômes », est  (Kobo-Fnac) !

9 réflexions au sujet de « Trois bons souvenirs de l’Ancien Monde éditorial »

  1. L’insolence, une qualité sous-estimée, typiquement française. Il nous faudrait plus de grandes gueules telles que toi, plus d’éreintements de mauvais livres, plus de billets d’humeur. Le « positivisme » m’ennuie, alors qu’une « petite jouissance maligne » a la vertu d’illuminer cette sombre période des fêtes. Merci, Nila.

  2. Merci Nila ! Ce blog est, pour moi, l’une de ces pépites découvertes courant 2016 et qui aident à avancer. Je le recommande régulièrement à celles et ceux qui se posent quelques bonnes (et parfois mauvaises) questions sur l’édition, sur le numérique, sur l’écriture, l’envie d’être publié, et surtout l’envie et le besoin d’être lu. Donc encore merci. Et bravo pour l’humour qui accompagne ce dernier billet, comme tous les autres. Et si, en plus, l’insolence est de mise, tout va bien !

  3. Ça me fait penser que j’ai passé quelques années à écrire pour plaire aux éditeurs ou producteurs quand en fait aujourd’hui il suffit d’écrire pour plaire aux lecteurs. Ça simplifie ma vie d’auteur ! 😉

    1. Tu le dis avec humour, mais ta formule est plus profonde qu’il n’y paraît. Avant le numérique, l’auto-édition existait déjà, mais l’absence de filtre entre auteur et lecteur ne servait pas à grand’chose dans la mesure où les échanges étaient très restreints. Avec internet et le numérique, les conditions d’une véritable expérience en direct sont réunies. On a de la chance de vivre ce moment charnière!

      1. Tout à fait. En fait, la technologie, mais pas seulement, la prise de conscience et l’évolution à la fois de l’auteur et du lecteur permettent d’établir cette relation directe. Nous avons bien de la chance, oui.

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