Des chiffres et des lettres

Par Nila Kazar

#chiffresdeventes #classementdesventes #marathondécriture #segmentmarketing  #Top100 

Longtemps l’écriture de fiction littéraire m’a semblé incompatible avec toute notion de quantité, les « lettres » étant selon moi fâchées avec les « chiffres », pour faire référence à un ancien jeu télévisé à succès.

Des chiffres et des lettres, l’émission

Pourtant, chez les auteurs indé, je suis frappée de constater que les chiffres jouent un rôle prépondérant. C’est logique, puisque certains d’entre eux essayent de vivre de leurs livres. D’ailleurs, le lâcher de chiffres en figures libres est un sport pratiqué par les auteurs tradi ; se vanter d’à-valoirs ou de tirages faramineux (et invérifiables) permet de déstabiliser ses rivaux à peu de frais en leur donnant des complexes.

Mais ici, ce qui m’étonne, c’est l’intervention du quantitatif dès la phase de rédaction.

Les marathons d’écriture du type NaNoWriMo (National Novel Writing Month  – « the world needs your novel »), très populaires chez les indés, jouent peut-être un rôle dans cette tendance à transformer les gens de lettres en gens de chiffres. Je ne nie pas du tout que ces marathons, de même que les concours de nouvelles, puissent être un entraînement stimulant pour des auteurs qui, par exemple, disposent de peu de temps à consacrer à l’écriture. Je suis bien consciente qu’il s’agit de produire un premier jet, destiné à être retravaillé par la suite. Je ne méconnais pas l’aspect ludique de l’exercice. Mais je vois cette tendance à quantifier s’imposer partout, avec le comptage des mots écrits chaque jour.

Rappelez-vous que je viens de l’Ancien monde éditorial, et que je découvre les mœurs du Nouveau monde depuis seulement vingt mois. Forcément, je les compare avec ce que je connais depuis de longues années… Et je suis interloquée quand je lis sur Facebook des panneaux triomphants du type « Aujourd’hui j’ai enfoncé mes quotas » ou « 7644 mots, yeesss ! ». Même si je devine qu’il s’agit de rechercher une approbation, un encouragement à poursuivre ses efforts, et aussi de tenir ses futurs lecteurs en haleine devant le livre en voie de construction, ce qui ne me pose aucun problème (pas taper !). Cela m’étonne seulement.

D’abord parce que, si dans la journée j’ai écrit deux pages, voire une seule dont je sois assez satisfaite pour ne pas la détruire, je m’estime heureuse. Il est évident que cette page sera retouchée plusieurs fois par la suite, mais enfin, j’ai avancé dans mon travail. Et je n’éprouve jamais le besoin de compter les mots sauvés de la hache impitoyable de la réécriture.

En outre, le quantitatif me semble incompatible avec le qualitatif quand il s’agit d’écrire de la fiction. « Je n’ai pas eu le temps de faire court », s’excusait déjà Blaise Pascal… Pour moi, la beauté de la langue française réside dans sa clarté, sa concision, sa précision, son horreur de la répétition. Dire beaucoup en peu de mots, voilà l’idéal que j’ai adopté. Vous n’êtes pas obligés de me suivre sur ce terrain, d’autres esthétiques sont possibles et respectables. Mais moi, je me tromperais d’objectif si je recherchais la productivité.

Petit détail : en France, l’édition a l’habitude de calibrer les textes en signes-espaces, le décompte en mots est un usage américain, diffusé par les logiciels de traitement de texte. Ainsi, chez nous le traducteur est rémunéré au nombre final de signes et espaces dans la langue-cible, le français.

Un autre chiffre mis en avant est celui des commentaires obtenus sur les sites de vente en ligne. Chaque nouveau commentaire est relayé par l’auteur sur les réseaux sociaux en précisant son rang ordinal, même si c’est le centième, dans l’intention d’entretenir la flamme du lectorat, et d’ajouter du crédit (social proof) à la qualité ou à la popularité de son ouvrage. (Je prévois d’écrire un billet à part sur les commentaires, pour l’instant je m’en tiens à l’angle des chiffres.) Dans le même but, le nombre d’étoiles attribuées est systématiquement brandi.

Attention, je ne juge pas ces nouvelles pratiques. Ce serait idiot, puisque je les imite moi-même ! Quand on devient un auteur virtuel, qui tâche de se faire connaître uniquement par des voies dématérialisées, il n’y a guère d’autre façon de s’y prendre. Mon seul objectif dans ce billet est de m’arrêter pour y réfléchir avec vous, et de me demander si elles ne nous entraînent pas dans un effet « lessiveuse » qui finit par tourner à vide. Le danger est d’en devenir l’otage, d’être dopé aux chiffres, obsédé par la concurrence — au point de tomber dans le trafic de commentaires payants et/ou de complaisance, avéré dans certains cas.

Dans le registre de la quantification tous azimuts, n’oublions pas les chiffres de ventes fournis quasiment en temps réel. Il nous arrive à tous de les scruter compulsivement à certaines périodes-clés : lancement d’une nouveauté, baisse provisoire du prix, offre groupée, chronique de blog influent, etc. Cette transparence est apparue il y a peu, l’édition tradi ne fournissant de chiffres de ventes (pas toujours aussi sincères qu’ils le devraient !) que tardivement et de mauvaise grâce, pour éviter d’avoir à rendre des comptes et à verser des droits. Je la trouve libératrice, et c’est une véritable avancée pour l’autonomie et la professionnalisation des écrivains qui, dans l’édition tradi, sont trop souvent maintenus dans un état d’ignorance infantilisant.

Courbe pas très excitante

J’avoue que le classement des ventes (charts), lui aussi fourni en temps réel, me rappelle un peu celui des élèves à l’école primaire d’antan — les étoiles pouvant tenir lieu de « bons points ». Entrer dans le Top 100 représente le Saint Graal pour beaucoup d’indés, et ils se désespèrent dès que leurs courbes se tassent, cherchant fébrilement le remède pour regagner quelques rangs. Certains n’hésitent pas, me souffle-t-on, à solliciter leurs amis pour l’achat de livres aussitôt remboursés par eux-mêmes en sous-main, l’une des manières de manipuler le classement. Voyons, les minous, ce procédé est indigne de vous… Par contre, demander à vos potes d’acquérir pour de vrai votre livre le même jour, en tir groupé, est tout à fait digne 😉 !

En augmentation constante également, le nombre de segments marketing de l’industrie du livre, avec ses micro-niches qui se déclinent à l’infini, par exemple dans le genre à la mode de la romance, ou dans celui de la Fantasy-SF. Au cours des années 2000, on pouvait observer l’amplification de ce phénomène d’hyper-segmentation dans le secteur florissant de la littérature de jeunesse, avec en quatrième de couverture des mentions du style « recommandé pour les lecteurs de 6 ans ½ à 8 ans ¾ » qui me laissaient perplexe. Aujourd’hui cette expansion s’accentue dans l’indésphère.

De plus, par un effet pervers, les auteurs y sont poussés à publier beaucoup et souvent, car les ventes sur leurs anciens titres repartent quand ils sortent une nouveauté. C’est le fameux effet boule-de-neige (compound). Bien sûr, l’impératif de rentabilité s’impose quand on tente l’aventure risquée de vivre de sa plume. Publier beaucoup, cela peut signifier vider ses tiroirs déjà pleins de textes de qualité ; mais cela peut aussi signifier écrire trop vite… et mal, faute de maturation suffisante de l’œuvre. C’est un véritable piège, celui de l’inflation de titres, dans lequel l’édition tradi se vautre depuis des lustres.

Non loin de la notion de quantité, déplaçons un moment notre réflexion sur celle de compétition, qui inclut aussi le désir de battre un record, ou de battre un rival. J’aimerais partager avec vous ma conviction que l’écriture littéraire, en tant qu’art, ne doit en aucun cas être prétexte à compétition, car celle-ci est antinomique avec toute idée de création. Je crois sincèrement que le secret, quand on se mêle d’écrire, c’est de ne pas se comparer à autrui. On creuse tranquillement son sillon, on encaisse de bonne grâce les coups du sort, on se relève et on continue. C’est tout et c’est déjà beaucoup !

Dans une interview, le nobélisé Bob Dylan cite l’un de ses maîtres, un bluesman, au sujet de la bonne attitude à adopter dans le métier de musicien : « No fear, no envy, no meanness », lui dit celui-ci. « Pas de crainte, pas de jalousie, pas de mesquinerie… » À mon avis, ce conseil marche aussi pour les écrivains.

Alors, si on laissait un peu tomber les chiffres pour nous concentrer sur les lettres ?


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24 réflexions au sujet de « Des chiffres et des lettres »

  1. Merci pour cet article, chère Nila. Comme d’habitude, je suis d’accord avec toi sur l’essentiel.
    J’ai moi aussi du goût pour la concision (d’où, il y a 40 ans, une guerre de tranchées avec mon prof de philo qui me reprochait de lui rendre des synthèses, là où il eût aimé de longues et redondantes ratiocinations). Je comprends néanmoins le plaisir qui consiste à se caler devant un pavé bien copieux et non avare de détails tous plus vivants les uns que les autres. Ce sont deux exercices distincts, et peut-être s’adressent-ils à deux lectorats, ou du moins à des lecteurs d’humeur différente.
    Pour le NaNo, tu sais que je suis en plein dedans et je trouve que c’est un excellent outil pour auteurs en panne d’écriture : cela force à aller jusqu’au bout de la rédaction d’un brouillon et à reprendre une discipline de travail. Bien sûr, il ne faut pas en rester là ; la littérature ne consiste pas en une performance quantitative, comme tu le soulignes très bien.
    Pour les commentaires, la segmentation et le rythme de parution, je comprends ton étonnement de nouvelle venue en autoédition. Devenir son propre promoteur oblige à des pratiques qui sont très loin de l’art d’écrire, et de mon côté, je n’ai pas pu m’y faire malgré tous mes efforts. Je ne fais plus aucune pub, et j’en paie cash les conséquences, mais tout est affaire de priorités.
    Enfin, pour ce qui est de la compétition, merci pour cette piqûre de rappel ! J’ai été effarée, il y a quelque temps, de voir un jeune auteur que j’apprécie tenir un discours du genre « nous sommes tous en concurrence ». Dans un monde qui ne cesse d’opposer les uns aux autres, qui fait passer les impératifs de performance avant l’acceptation de soi et le savoir-être avec les autres, j’aimerais que les auteurs puissent ressentir qu’écrire, c’est avant tout… aimer.
    Amitiés,
    Elen

  2. Je ne peux, malheureusement, qu’adhérer au contenu de cet article.
    Une véritable névrose gagne en effet l’édition, et plus encore son épigone qu’est l’auto-publication.
    Cette névrose est celle qui consiste à croire qu’en faisant parler les chiffres, quitte à les manipuler via des algorithmes, on fera mieux parler les mots.
    En plaçant de plus en plus la « reconnaissance littéraire » sous le magistère du Chiffre par réseaux sociaux interposés, on finira par flinguer purement et simplement la crédibilité de l’autoédition, alors que son concept initial était au contraire d’ouvrir une réelle perspective à des auteurs(e)s anonymes mais exigeant(e)s.
    Cette tyrannie des statistiques, combinée à la démagogie publicitaire des plateformes de publication, le tout sous le haut patronage « clanique » des réseaux sociaux, est suicidaire.
    J’ai, durant deux années et à ma modeste échelle, toujours défendu la corporation des « indés ».
    Je suis ce qu’on appelle un gros liseur, (en moyenne deux livres par semaine, 50% papier / 50% numérique).
    Mais j’avoue en avoir marre de me faire leurrer par tous ces commentaires « amazoniens », qui hissent à jet continu des régiments de daube littéraire au niveau du nec plus ultra de l’écriture. Et j’en suis aujourd’hui à un point où, si je veux limiter le risque sous-jacent à ma curiosité littéraire… eh bien je demande conseil à mon libraire ! Pourquoi ? Parce qu’un vrai libraire – indépendant – fait la différence entre un livre bricolé et un ouvrage abouti.
    Le danger qui guette l’autoédition, et par voie de conséquence les quelques « indés » de qualité qui tentent d’y survivre, c’est celui-là. Celui de la désertion d’un vrai lectorat, sans lequel un(e) auteur(e) risque fort de ne jamais vraiment exister, même par rapport à lui-même.

    1. Je suis en partie d’accord avec vous, mais le monde de l’édition traditionnelle, si je m’en réfère aux billets de Nila, donne tout autant d’importance aux chiffres. L’éditeur ne me semble pas être un doux rêveur amoureux uniquement des lettres. Bien à vous.

  3. Et voici un billet, qui comme souvent, parle à mes oreilles de novice dans ce monde des lettres.
    Étant un pur produit (de moins en moins) de la maison au sourire, j’en garderai à vie l’empreinte dans mon flanc, j’aimerais apporter mon humble pierre à l’édifice.
    Après cinq ans d’hésitation, je me suis lancé corps et âme dans ce marathon de mots qu’est le NanoWrimo, avec une vague idée de ce que cela représentait : un challenge où en un mois le clavier, torturé par son propriétaire, accoucherait de 50 000 mots.
    Je le conçois, nous sommes loin de l’écriture telle que je tente de la pratiquer d’ordinaire ; à coups de ratures, de suppression, de mille mots échangés…
    Mais j’y ai trouvé une source de motivation que je ne me connaissais pas. Pour exemple, en parallèle, j’écris depuis février une autre histoire, pour laquelle je n’ai vomi que (parlons chiffres) 65 000 en neuf mois. Rien à voir, dans la façon d’écrire, ni dans la façon de vivre ses personnages, et c’est là, où je pense (pour mon humble cas) réside l’intérêt.
    C’est un peu un plongeon en autarcie dans un monde (fictif) où je me laisse complètement imprégner, non plus par mon envie de donner du relief à mes phrases, mais plutôt à l’histoire et à ses intervenants.
    Certes, comme tu l’indiques, c’est un premier jet, il y aura du déchet et il y en a déjà eu malgré ce rythme effréné.
    Alors, dans ce cas, oui, les chiffres prennent un sens, non pas celui de la compétition avec les autres, mais plutôt par rapport à l’objectif à atteindre. Le mien, en dehors de cette barre toute symbolique des 50 000 mots, sera de ne réintégrer le monde des lettres et des vivants qu’après avoir terminé ce projet fou. Car, oui, je pense qu’on peut parler d’un peu de folie ; celle de croire qu’on peut écrire un roman en un mois.
    Y aura-t-il une quelconque qualité littéraire ? J’en doute, mais quand je me fends de dix heures de travail sur un paragraphe, j’en doute également.
    Je te rejoins, comme tu le sais, et cela fait grand bien de le lire, sur les esprits de compétition, la jalousie et tous ces freins au bonheur de partager une même envie, celle de donner aux mots un pouvoir évocateur.

    1. Tu sais quoi, Wendall? J’ai parcouru l’extrait que tu as publié aujourd’hui, le début je crois – et je l’ai trouvé bien… Ce qui prouve qu’on ne peut généraliser. Mes billets ne reflètent que mon ressenti et ne visent qu’à donner matière à réflexion. Il y a toujours des exceptions! Amitiés.

      1. Merci c’est très gentil, même si ce « début » sera de nouveau retouché. 🙂
        Nous vivons dans un monde de chiffres, qu’on le veuille ou non, de notre numéro de sécu au celui de nos déclarations fiscales, et j’en passe.
        C’est vrai que cela enlève un peu de magie au monde des lettres, mais je crois que c’est inévitable.

    2. Bonjour Wendall,
      Nous ne nous connaissons pas, mais en découvrant ici vos deux commentaires, il m’est difficile de ne pas réagir par quelques questions, lesquelles ne reprennent pas nécessairement la chronologie de votre écho à Nila.
      1. Quel est l’intérêt d’imposer à l’écriture un esprit « Master Chef », « Koh Lanta », et autre speed activity ?… N’est-ce pas là le meilleur moyen de ruiner l’essence même de la littérature ?
      2. Si vous-même avouez avoir un doute sur la qualité résiduelle d’un manuscrit produit au pas de course, alors pourquoi le faire ? Au nom de la littérature ?
      3. Quand vous écrivez : « C’est un peu un plongeon en autarcie dans un monde (fictif) où je me laisse complètement imprégner, non plus par mon envie de donner du relief à mes phrases, mais plutôt à l’histoire et à ses intervenants ». Concevez-vous sincèrement que l’on puisse donner du relief à une histoire et à ses acteurs sans rechercher la meilleure tonalité sémantique ?
      Oui, comme vous l’écrivez, nous vivons dans un monde de chiffres, mais ce n’est que la conséquence d’une réalité assez simple : les mathématiques dans leur ensemble constituent le seul langage universel capable de modéliser l’existence physique du monde et de ses mutations. N’allons peut-être pas jusqu’à leur donner le contrôle de l’écriture, c’est-à-dire du rêve…
      Bien à vous.

      1. Je suis sur la même longueur d’ondes que vous sur bien des plans, cher Hubert, et vous m’avez vue depuis deux ans alerter les indés à cor et à cri sur le danger que fait courir à la réputation de l’autoédition toute entière, la course mercantile aux publications approximatives.
        Pour ce qui est du NaNo, en revanche, je crois qu’il y a malentendu. Je rejoins le point de vue de Wendall : « faire du volume » dans le cadre d’un challenge comme le NaNoWriMo permet à un auteur de boucler un premier jet sur lequel, hors de ce contexte, il aurait traîné plus longtemps. Je suis en train d’utiliser le Nano dans ce but après une longue période passée à ne travailler que pour d’autres auteurs, et j’avoue que cette première expérience est une vraie révélation. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec mes premiers jets, justement parce que je me dégoûte vite de ce qui est encore à l’état brut. Le perfectionnisme est un frein à la création, du moins à la première phrase de création. Dans ces circonstances, être obligé de boucler un premier jet dans un délai imparti peut « déverrouiller » un auteur et l’obliger à avancer de façon décisive sur un manuscrit. Pour moi, ce projet attendait sa réalisation depuis… 5 ans. Après, reste bien sûr la phase de peaufinage, que nul ne devrait négliger, nous sommes bien d’accord.
        Amitiés,
        Elen

  4. Bonjour Nila,

    Je ne peux que souscrire à ton constat. Pour les auteurs indépendants, les chiffres sont devenus des sortes de grigris servant à chasser le doute et à confirmer qu’on marche sur le bon chemin. Si j’ai écrit mes mille ou deux mille mots aujourd’hui, peut-être que le dieu au sourire fléché me sauvera de l’oubli. Si j’ai vendu dix exemplaires de plus aujourd’hui qu’hier, peut-être que j’atteindrai demain le saint graal du top 100.

    Le quantitatif est à la fois le prix et le gage de notre indépendance. Dans notre monde solitaire et silencieux, où les commentaires positifs sont rares et les articles élogieux inexistants, l’invisible nous parle en langage des chiffres. En tant que littéraires, je crois que nous préférerions tous qu’il en soit autrement, mais l’environnement froid et concurrentiel dans lequel nous évoluons nous impose cette langue objective.

    Pour ce qui est du NaNoWriMo, je fais partie de ceux que cette manifestation ne stimule pas. Ici, je n’oppose pas la contrainte quantitative à la liberté qualitative, mais j’estime simplement qu’un roman ne s’écrit pas de cette façon. L’obligation d’écrire deux mille mots par jour ne tient pas compte du travail de préparation, de méditation, de rêverie qui me paraît nécessaire à l’écriture d’un roman intéressant. Si, comme le disent certains, « l’imagination est un muscle », le NaNoWriMo s’apparente pour moi à de la gonflette, où le volume est naïvement confondu avec la force. Ajouter cinquante mille mots à l’océan littéraire existant me paraît en soi totalement dérisoire. En un mois, je préfère écrire une nouvelle inoubliable de cinq mille mots, plutôt qu’un torchon qui ajoute à cette quantité neuf volumes d’eau et de glaçons.

    1. Cher Guy, tu sais combien je partage la plupart la plupart de tes points de vue. Je suis 100 % d’accord avec le constat de tes 2 premiers paragraphes. Pour le NaNo, en revanche, là encore je crois qu’il y a malentendu. Il ne s’agit pas d’écrire le plus de mots possibles pour leur nombre en soi, mais d’aller le plus loin possible dans la rédaction d’un premier jet. C’est d’ailleurs précisé par les organisateurs, qui invitent ensuite les auteurs à se remettre au travail lors d’une autre animation, en janvier et février, pour finaliser leurs manuscrits. Disons qu’il s’agit d’une démarche d’incitation. Elle n’a pas d’autre ambition, mais cette incitation est positive en soi. Pardonne-moi de revenir à un exemple personnel, mais chacun des volumes d’Élie et l’Apocalypse « pèse » dans les 100000 mots. (Je ne les compte pas comme Harpagon ses pièces, c’est juste pour donner une idée). Il y aura 15 volumes en tout, et encore, j’ai réduit, par découragement, ce nombre initialement fixé à 27. J’ai mis 9 ans à publier les 4 premiers volumes. Et sans le NaNo, je ne sais pas si j’aurais réussi, avec mes problèmes de santé, à instaurer la discipline de travail qui, seule, peut me permettre de rédiger un premier jet assez vite pour avoir l’impression d’avancer sur la suite, et pour passer le plus vite possible à la seule phase qui me motive vraiment (je suis réécriveur, on ne se refait pas) : le peaufinage.
      Cela dit, je suis d’accord avec vous tous : pondre du volume pour le volume, c’est absurde et n’a rien à voir avec la littérature. Mais j’ai tout de même, et cela n’engage que moi, l’impression que le problème réside davantage dans le manque d’auto-exigence auquel les auteurs pourraient être tentés de se laisser aller (parce que l’auto-réécriture exige du travail, ou simplement parce qu’ils n’en voient pas l’intérêt : du moment qu’un ebook bâclé se vend quand même…), que dans une inclination à « pisser de la copie » pour le plaisir de brandir des chiffres.
      Amitiés,
      Elen

  5. Certes, l’on peut disserter encore et encore sur le sujet, qui ne sera jamais clos. Je pense que ce challenge, qui a le mérite d’exister et fête à travers le monde (oui, le monde) le mois de l’écriture, est une bonne chose. Je ne fais que le découvrir, mais il m’a permis d’ouvrir, comme le dit Elen, des verrous.
    Je vis mon imagination au rythme de mes pensées que je laisse divaguer sur l’écran. J’ai la chance, de par mon ancien métier, de taper sur le clavier à un rythme soutenu et sans le regarder, ce qui facilite grandement l’éclosion de mes extravagantes visions.
    Dans ce challenge, rien n’est imposé, c’est juste un point de repère que certains atteindront, d’autres non. Je crois, dans mon cas, qu’il s’agit d’un déclencheur de motivation, plus que d’un quelconque remplissage de page blanche lié aux chiffres.
    J’écris sans me forcer, mais j’ai la fâcheuse tendance de céder à la procrastination; le NanoWrimo m’a permis de réaliser que je pouvais être constant tout en appréciant la chose.
    Bien entendu, il ne s’agit que d’un premier jet dont la qualité n’est pas à la hauteur de mes désirs, mais il contient une force émotionnelle et un réalisme dans les dialogues que je trouve vraiment très intéressant. Charge à moi de remettre tout cela en ordre ensuite.
    Je n’ai pas la prétention d’être un auteur aux textes incontournables, même si je fais de mon mieux à mon niveau, le tout est d’y trouver du plaisir et que ce dernier se transmette aux lecteurs.
    En tout cas, Nila, le sujet une nouvelle fois est bien choisi!

  6. Voilà un article qui devrait obtenir de très bonnes stats de visionnage! 😉

    Blague à part, Nila, c’est en effet bien vu: les gens de lettres se sont mis à penser avec des chiffres, emportant de la sorte tout un lot d’avantages et d’inconvénients.

    Les avantages, c’est effectivement le côté concret de ces chiffres: en lisant un blog de Konrath relatant ses chiffres de vente, on peut se dire: « c’est donc possible d’y arriver en indépendant ». Source de motivation évidente.

    Mieux encore, en regardant un rapport d’Author earnings, on a une photographie de toute l’industrie, et de la place grandissante qui occupe la « shadow industry », l’industrie de l’ombre représentée par les auteurs indé.

    Comme tu le dis dans ton blog, on pourfend ainsi la tendance au secret de l’édition traditionnelle, secret qui maintenait les auteurs dans une forme d’obscurantisme par rapport à leur métier.

    Le fait de savoir combien de mots (ou de signes) on écrit est aussi une source de motivation. Un repère aussi, dans un monde, celui des idées, où l’on a parfois besoin de bornes pour se faire une idée des étapes que l’on franchit. A condition que ces chiffres ne deviennent pas une obsession ni une fin en soi, bien sûr!

    La romancière Kris Rusch et son mari (lequel est, en même temps qu’un romancier, un ghost writer) pourfendent depuis très longtemps le mythe selon lequel la productivité rabaisse la qualité. C’est un mythe élitiste, d’après eux. Il est vrai qu’ils se définissent avant tout comme des raconteurs d’histoires (et dans les « mauvais genres ») plutôt que comme des tenants exclusifs de la qualité littéraire.

    Ce que nous révèlent non seulement Wendall, mais aussi Elen dans leurs commentaires, c’est que le nanowrimo semble plutôt avoir tendance à libérer leur créativité qu’à la brider.

    Personnellement, je ne pense pas faire le nanowrimo un jour, et c’est vrai que j’ai une productivité à des années-lumière derrière celle d’une Rusch ou d’un Dean Weasley Smith.

    Il n’en reste pas moins que je respecte des auteurs capables de produire un roman tous les trois mois.

    Et c’est là que la merveilleuse citation de Dylan tombe à pic (bravo pour cette trouvaille, au passage, Nila): « pas de crainte, pas d’envie, pas de mesquinerie (ou de méchanceté?) ».

    Le fait que des auteurs en aient critiqué d’autres plus productifs sous le prétexte d’un éloge moins vibrant à la beauté et à la profondeur de notre langue ne révèlerait-il pas une certaine envie?

    Selon Kris Rusch, avec laquelle j’ai eu cette discussion il y a quelques années sur son blog, J.R.R. Tolkien n’est pas un auteur professionnel car il n’aurait pas écrit suffisamment de livres.

    Je crois que bien évidemment, tout dépend de ce qu’on met derrière « auteur professionnel ». Si c’est juste le fait d’en vivre, cela fait de Tolkien un professionnel malgré tout.

    Mais bon, telle est en tout cas ma ligne de conduite: je préfère me retenir de juger les tenants de la qualité littéraire comme ceux qui sont en faveur d’une plus grande productivité, en considérant que chaque aspect du métier présente ses inconvénients et avantages.

    Bref, la liberté avant tout!

    1. Merci pour ton apport très riche à la discussion.
      Il me semble, à travers toutes vos belles contributions, que la devise adoptée par Dylan est naturellement observée parmi les commentateurs de ce billet, et rien que cela me ravit!
      Il me semble aussi qu’il s’en dégage des conceptions diverses, mais non contradictoires, du métier d’écrivain et des buts de l’écriture. Simples « raconteurs d’histoires » cherchant à divertir le lecteur, ou créateurs exigeants s’inscrivant dans une lignée littéraire, il existe toutes les nuances intermédiaires. Mais le respect est de mise, bien sûr, envers chacun.
      Je compte rédiger un billet sur les distinctions – non pas « élitistes » à mes yeux, mais « éclairantes » – entre littérature populaire et littérature savante. Les deux produisent des chefs d’œuvre ou des daubes, mais elles ne visent pas la même chose…

    2. Cher Alan, tes commentaires sont toujours très avisés, et tu n’as aucun complexe à avoir, d’après ce que j’ai lu dans Le Vagabond.
      Pour ma part, j’aimerais ajouter qu’opposer qualité et productivité n’est pas forcément judicieux. Surtout si la productivé s’exprime en nombre de publications.
      On peut publier des textes courts mais soignés à une cadence élevée, je m’y suis essayée à cheval entre 2016 et 2017 et je n’ai pas eu l’impression de me trahir en tant qu’auteur « littéraire ».
      On peut aussi publier un pavé par an, mais bâclé. C’est là que la remarque de Kris Rush à propos de Tolkien me semble injuste, parce que non seulement Le Seigneur des anneaux est un énorme roman, mais c’est une œuvre accomplie ; et qui vaut aussi plusieurs romans en termes de volume. Le nombre de publications n’a donc rien à voir avec le professionnalisme.
      Enfin, et cette dernière réflexion va agacer certains auteurs, la qualité et la productivité n’ont rien à voir.
      Il y aura toujours des auteurs capables de rédiger d’un jet ou presque, et à une cadence élevée, des romans de haute qualité. Parce que, ne déplaise aux indés qui pensent que tout se vaut, écrire est un « métier » ; pas au sens de profession, mais en ce sens que l’on ne s’improvise pas écrivain. C’est le fruit d’une formation, notamment par la lecture, d’un long travail de perfectionnement et d’énormément d’auto-exigence. Alors la qualité peut, pour ces auteurs-là (que j’envie) rimer sans problème avec un rythme de parution élevée, tandis que d’autres auteurs publieront des daubes à la même cadence. Et à l’inverse, des auteurs qui prennent tout leur temps pourront publier des textes plus ou moins aboutis. Ce qui fait la différence, ce n’est pas la volonté de productivité, c’est… le talent.
      Amitiés,
      Elen

  7. Encore un billet qui résonne avec la plupart de mes opinions sur ce sujet.
    Les rares fois où je me préoccupe de chiffres dans l’écriture, c’est quand je rédige un texte dont la longueur est contrainte, comme dans les concours de nouvelles ; pour le reste…

  8. La concurrence effrénée n’a jamais fait bon ménage avec l’esprit de l’art et de la qualité d’une œuvre. J’aime bien votre citation de Pascal: « Je n’ai pas eu le temps de faire court ». Un produit d’artisan ne peut être remplacé par celui réalisé en chaîne de production, il lui manquerait l’essentiel, son âme. A l’ère de l’obsession du tout, tout de suite, il ne faut pas espérer de grands chefs-d’œuvre, mais du tout venant tous azimuts.

  9. -Allô ! Centrisme, c’est toi ?
    Quand il y a trop d’égocentrisme, il y a mesquinerie, forcément. Lâcher-prise est la meilleure façon de réussir sa vie et donc son écriture. À en croire ce monde de fous, survolté (qui redécouvre tous les jours des choses simples et évidentes vécues depuis des millénaires et te les affiche sous le nez comme si tu étais un débile), il faudrait bouger « parce que le monde bouge ». Non, sans blague ! il bouge le monde ?

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