Vendre, se vendre… Les auteurs indépendants font-ils le jeu du capitalisme ?

Par Nila Kazar

#économienumérique #autopromotion #surproduction #bibliodiversité #paupérisation #Amazon

Longtemps, alors que j’appartenais uniquement à l’Ancien Monde éditorial, je n’avais aucun moyen d’influencer les ventes de mes livres. Et en plus, je m’en fichais.

C’était le boulot de l’éditeur, pas le mien. C’était à lui de communiquer, de commercialiser. Ça m’arrangeait : je n’ai aucun talent pour tirer les sonnettes et proposer ma came. Même pour mes manuscrits, rappeler humblement à un éditeur que j’attends sa réponse me coûte un bras (voilà pourquoi je suis manchote). Demander, quémander, relancer, je déteste ça !

Et puis l’éditeur tradi a des moyens à sa disposition qui m’échappent totalement : des attachées de presse, un service commercial, un réseau de représentants en librairie, pour ne citer que ceux-là. Mon boulot à moi, c’est d’écrire. Et ce n’est déjà pas si simple.

Si bien que, lorsqu’une éditrice m’a refusé un manuscrit sous prétexte que mon précédent livre s’était « mal vendu » (quelle délicatesse, soit dit en passant), j’aurais été fondée à lui rétorquer que la commercialisation relevait de sa responsabilité, non de la mienne.

Mais les perdants ont toujours tort, n’est-ce pas ?

Alors, quand j’ai commencé à évoluer dans le Nouveau Monde éditorial, celui qui supprime tous les maillons intermédiaires entre l’auteur et ses acheteurs potentiels, sauf la boutique en ligne, j’ai été décontenancée : en plus de la fabrication numérique proprement dite, il me fallait apprendre toutes sortes de trucs pour communiquer moi-même autour de mon livre, essentiellement sur les réseaux sociaux (lire sur l’auto-promotion ma Lettre Kazare, un petit exercice de style à la Montesquieu), dans l’espoir que des lecteurs/blogueurs bienveillants – quoique totalement inconnus – déposeraient des commentaires positifs ou rédigeraient des chroniques élogieuses (un grand merci à ceux qui l’ont fait !).

On apprend assez vite à maîtriser ces outils, toute la question est de savoir si on se lasse le premier de chercher à vendre et à se vendre, ou si on lasse d’abord nos interlocuteurs. Car hululer en permanence et sur tous les tons que son livre est génial et mérite d’être acheté toutes affaires cessantes, voilà qui donne la migraine, sans parler du sentiment d’imposture qui guette toujours l’écrivain authentique.

Voici des conseils concrets :

En ce qui concerne la vente au format numérique, il existe toutes sortes d’excellents e-bouquins, dont ceux de Cyril Godefroy. On apprend à jouer avec les algorithmes et on assimile quelques rudiments d’e-commerce : trailer vidéo, enregistrement audio, feuilletage d’extrait gratuit, mise en place de rabais ou de promotion, publicité sur divers supports, etc. Il y a aussi l’excellent livre d’Elisabeth Sutton et Marie-Laure Cahier.

Pour ce qui est de la vente de livres « physiques » : vente à distance, dans les librairies ou dans les salons du livre, on aura intérêt à consulter les sites internet d’Alan Spade ou de Guy Morant (pardon si je ne cite pas tout le monde, je vous invite à consulter ma page Ressources qui recense d’autres sites utiles). De plus, toutes ces techniques sont abondamment décrites, relayées, commentées sur les groupes Facebook dédiés.

C’est merveilleux, l’entraide bénévole qu’on rencontre dans le Nouveau Monde éditorial. C’est formidable, de pouvoir apprendre sur le tas plusieurs métiers d’édition (mise en page, graphisme de la couverture, correction ortho-typographique…) et de s’améliorer à chaque livre. Je suis sincèrement reconnaissante envers ceux qui partagent gratuitement leur savoir-faire avec les éternels apprentis que nous sommes.

Mais vous me connaissez : il faut toujours que je renverse sur la table ma salière de poil-à-gratter 😉

Quand j’ai mieux connu cet univers, j’ai commencé à remarquer des contradictions flagrantes chez les auteurs indépendants. J’ai déjà écrit dans ce blog qu’ils appartiennent à des milieux socio-culturels beaucoup plus diversifiés que les auteurs traditionnels, et que je trouvais ça très bien. Mais cette caractéristique a aussi son revers.

Les indés ont souvent (pas tous !) un tempérament anarchiste et des idées de gauche affirmées. Ils détestent tout ce qui les classe, les juge. Ils se veulent… eh bien, indépendants, justement. De ce fait, il refusent les hiérarchies, taxent d’élitisme tout ce qui tend à opérer des distinctions qualitatives dans leur production (Elen Brig Koridwen en parle très bien), récusent toute critique comme illégitime, s’agacent de remarques justifiées sur leurs maladresses de fond ou de forme.

Mais en même temps – il est là, le paradoxe –, ils se soumettent au pire ennemi des libertaires qu’ils sont dans l’âme : ils collaborent avec empressement à l’hypercapitalisme débridé des plateformes commerciales, avec leur omnipotent classement des ventes (voir ce billet). En fait, ils plient l’échine devant le tout-puissant marché, et ils en redemandent…

Comme le dit un ami, « les indés ne veulent surtout pas savoir ce que vaut leur livre. S’il se vend bien, c’est qu’il est bon, point final. En fait, ils adoptent le point de vue de Kindle Direct Publishing ». Bref : on vote pour la gauche radicale, mais on ne veut être apprécié qu’à l’aune des charts du grand méchant Amazon tout pas beau qui exploite les pauvres travailleurs !

La compétition – valeur ô combien de droite, et définitivement contraire à toute pratique artistique ou créative – est omniprésente chez les auto-publiés. Chacun déplore le « mauvais commentaire d’un auteur forcément jaloux » qui fait perdre trente places dans le sacro-saint Top 100, chacun essaye de nouvelles formules pour relancer des ventes fléchissantes (y compris la manipulation malhonnête), et trop souvent, pratique la surproduction qui, pourtant, est le mal endémique de l’industrie du livre depuis plus de trente ans. On inonde le marché, comme dans l’édition tradi… mais beaucoup plus rapidement qu’elle, et à une échelle bien plus vaste !

Permettez-moi de citer les propos d’une indée dans un fil de discussion (orthographe respectée) : « Tu l’as publié en MARS ??? ah bah cherche pas plus loin ! Un livre rapporte en moyenne environ 3 a 4 mois ! Apres il est relancé par les nouveaux qui font de la pub aux anciens ! Pourquoi crois tu que je suis à mon 17eme romans en 3ans. Mes copines auteurs en romance c’est pareil on carbure a cause de la durée d’un livre ».

« La durée d’un livre »… Hum ! La Bible est un best-seller depuis trois mille cinq cents ans, et je prévois que ce n’est pas fini.

La surproduction d’e-bouquins vendus en ligne, qui noie les rares ouvrages de qualité dans un océan de niaiseries lucratives à peine écrites (voici ce qu’en pense Guy Morant), sans compter les arnaques délibérées des escrocs du web, est à mes yeux une catastrophe profondément affligeante. En quelques années seulement, le Nouveau Monde éditorial a rattrapé et dépassé l’Ancien sur ce point.

Mais ce n’est pas tout ! Poursuivons notre modeste analyse critique : au début, je voyais l’émergence d’une production indépendante comme une occasion unique de rééquilibrer les rapports de force auteurs/éditeurs, une avancée porteuse d’espoir y compris pour les éditeurs tradi eux-mêmes, qui avaient enfin l’opportunité de faire évoluer leurs pratiques et de s’ouvrir au vaste monde sous la pression d’une concurrence inattendue. D’une part, les tarifs très bas pratiqués par « l’indésphère numérique » mettaient la pression sur les prix élevés fixés à leurs e-bouquins par les éditeurs tradi, obsédés par l’idée de préserver le secteur rentable du poche ; d’autre part, les critères germano-pratins régissant le choix des livres « méritant d’être publiés », désespérants d’étroitesse d’esprit, étaient enfin bousculés.

Oui, mais… Très vite, les auto-publiés qui parvenaient à tirer leur épingle du jeu et à vendre énormément sont devenus le vivier des éditeurs tradi grand public. Ce qui a octroyé à ces derniers deux avantages inestimables, dont ils rêvaient depuis toujours : 1. faire l’économie d’un service des manuscrits onéreux ; 2. réduire, voire anéantir la part de risque inhérente au métier d’éditeur.

Je ne jette nullement la pierre à ces auteurs chanceux, bien au contraire, je les félicite en toute sincérité. Mais cette opération de récupération me rend vraiment furieuse. Parce que, si les indés doivent in fine ne servir qu’à fournir aux éditeurs tradi une sélection de succès déjà testée et approuvée par les lecteurs, on peut craindre que la bibliodiversité soit encore plus malmenée qu’auparavant. Et c’est en outre un coup fatal porté au rééquilibrage des rapports de force auteurs/éditeurs.

D’ailleurs, soyons lucides, c’est déjà foutu : tout récemment, des éditeurs à l’image « littéraire », « exigante », ont recruté en vue de créer des collections grand public destinées à accueillir les romans feel-good et autres romances érotiques à deux balles. Mamma mia

Oui, c’est foutu, les valeurs mercantiles ont encore triomphé. La révolution du numérique, qui a bouleversé les secteurs de la musique et du cinéma, a fait pschitt dans le secteur du livre. La récupération, ce gigantesque ramasse-miettes aux crocs d’acier, a tout broyé et absorbé. Et les œuvres audacieuses, la littérature pratiquée en tant qu’art sont encore plus réduites à la portion congrue qu’il y a quelques années. Car – quelle naïveté ! – je voyais aussi l’émergence du secteur indé comme une fenêtre qui s’ouvrait pour les titres subversifs, novateurs, non formatés par le marché (voir ce billet). Mais le soufflé est retombé, à peine monté…

Comme le constate amèrement Thierry Crouzet, qui a souhaité tout le contraire pour l’économie numérique (et en particulier a longtemps cru à la gratuité) : « Chaque fois que nous donnons un contenu, et je le fais à l’instant avec ce billet, nous alimentons le capitalisme cognitif, nous donnons aux plateformes plus de force, plus de pouvoir, une position de plus en plus prééminente au centre de la société. Donner, libérer, n’est peut-être pas le meilleur moyen de créer une société plus égalitaire, bien au contraire. Plus le réseau se développe, plus les inégalités grandissent. »

Moi aussi, je vous « donne » ce billet gratuitement. Et sachez-le, je vais continuer à écrire exactement comme avant : sans aucun souci de cible, de lectorat, d’édition, de rentabilité, de succès, de reconnaissance… Le monde peut bien changer, je continue à tracer ma route !

Mais quand même, il faut admettre qu’on n’a pas le cul sorti des ronces, mes amis. La paupérisation des écrivains ne fera que s’accentuer à l’avenir.


Des questions, des commentaires ? Allez voir un peu plus bas ! Vous pouvez aussi vous abonner au blog juste ci-dessous. Et si l’envie vous taraude de goûter à mes écrits,ne résistez plus : mon dernier roman, Platonik, est ici. Pour vous en donner le goût, vous pouvez lire cette chronique-ci, ou celle-là !

 

 

16 réflexions au sujet de « Vendre, se vendre… Les auteurs indépendants font-ils le jeu du capitalisme ? »

  1. Peut-être, ma chère Nila, notre chant en canon sur ce sujet qui fâche finira-t-il par être entendu malgré celui des sirènes, omniprésent… En tout cas, merci d’en rajouter une couche avec ton talent habituel !
    Amitiés

  2. (Soupir)
    Puisque tu me fais l’amitié de me citer, j’ai décidé de sortir de ma réserve pour exprimer quelques pensées sur ton billet si pessimiste.
    – Nous avons la nostalgie d’un monde que nous avons à peine connu, où la littérature était portée par des institutions solides et exigeantes et goûtée par un public cultivé. Mais les dernières personnes qui se souciaient encore d’acquérir une telle culture consacrent leur retraite à relire Proust et les institutions (critique littéraire, édition, Université) ont toutes trahi leur idéal.
    – Les indépendants ne le sont que par rapport aux éditeurs. Ils se sont affranchis du filtre culturel qu’on leur imposait pour se lancer dans une entreprise littéraire. Depuis longtemps, j’estime qu’ils mériteraient davantage l’appellation d’ « auteurs Amazon » (je fais partie du lot).
    – Le seul fait de se publier sur Amazon et de communiquer sur Facebook nous soumet tous aux conditions générales de groupes américains. Inutile d’espérer mieux à l’intérieur de ce système où la qualité se compte en nombre de ventes ou en « likes ». Personnellement, je vois cela comme une sorte de contrainte formelle : écrire dans les genres qui marchent bien sur Amazon, poster en utilisant les euphémismes souriants de Facebook.
    – J’ai cessé de croire dans la « longue traîne » (long tail). Sur Amazon, on a du succès ou bien on disparaît dans les profondeurs obscures du classement.
    – Les auteurs littéraires, dont tu fais partie, seraient plus inspirés de réfléchir à de nouvelles façons de faire aimer et de vendre leurs livres à un public forcément plus difficile à trouver. Amazon ressemble à un hypermarché, dont le rayon Livres n’est pas conçu pour vendre autre chose que des thrillers ou des romances. On peut l’utiliser comme plateforme de vente, mais pas comme moyen de se faire connaître. Même chose pour les réseaux sociaux : le marketing gratuit sur Facebook est mort.
    – La critique de la littérature facile ne sert à rien. Il y a toujours eu des lecteurs qui préféraient se distraire plutôt que de réfléchir. Ou des moments où des lecteurs cultivés souhaitaient se distraire.
    – On ne peut pas reprocher aux auto-édités leur mercantilisme, à l’heure où, comme tu le dis, les éditeurs ne pensent plus qu’à la rentabilité. Gagner sa vie en distrayant le public est déjà un objectif honorable. Le problème, c’est évidemment que tout le système culturel abandonne à leur sort des auteurs qui ont une idée plus élevée de leur art.
    – Dans ma boule de cristal, je vois des auteurs littéraires pauvres, colportant dans toute la France leurs livres imprimés à la main, artisans et promoteurs des leurs œuvres.
    – Le numérique est un champ de bataille commercial, plus qu’un lieu de liberté et d’émancipation sociale. Les grosses entreprises possèdent les tuyaux, les manants que nous sommes se battent pour y faire passer leur marchandise plutôt que celle du voisin.
    – Si tu as l’impression que je suis encore plus pessimiste que toi, ce n’est pas une illusion d’optique.
    (À l’attention d’Elen : je retourne dans ma réserve, et je ne souhaite pas participer à un débat public sur ces questions.)

    1. Tu vas encore plus loin que moi, et – malheureusement – je suis entièrement d’accord avec chacune de tes remarques. Tu as raison sur tout!
      Juste un mot personnel: je suis un auteur hybride, je me suis en partie réinventée ces deux dernières années tout en gardant un pied dans l’Ancien Monde. Et je n’en aurai jamais fini d’explorer de nouvelles pistes, d’incarner de nouveaux avatars. C’est la seule liberté (du genre ludique) qui me reste, à part celle d’écrire dans mon coin, qui est de toujours et pour toujours.
      Amitiés.

  3. Oui, je suis aussi entièrement d’accord avec Guy, qui a une analyse très lucide. Les premières années durant lesquelles j’écrivais, j’étais dans l’illusion que nous vivions dans une société, peut-être pas juste, mais qui faisait son possible pour les écrivains.

    La confrontation avec la réalité a fracassé ce doux espoir en mille morceaux. Je me suis rendu compte que des institutions comme l’Agessa étaient des os à ronger pour les auteurs, mais des os quasiment dépourvus de moelle.

    Je me suis aperçu que l’édition tradi proposait un système de double loterie qui laissait l’immense majorité des auteurs sur le carreau.

    Face à ce système hyper injuste, le grand capitaliste Amazon a redressé la barre, en faisant en sorte que le système soit simplement très injuste. Une amélioration, donc.

    Amazon voit sans doute les auteurs indépendants comme une boule de bowling dans les quilles de l’édition traditionnelle. Eh bien, les auteurs, même de gauche, ont la même vision concernant Amazon: une boule dans les quilles de l’édition tradi.

    Mais aucun auteur indé n’est dupe concernant le côté éphémère du fameux Top 100 sur Kindle, et la surproduction que cela entraîne.

    Nous savons tous qu’Amazon n’est pas une solution idéale, de même que le fait de donner de la richesse à des géants comme Google en publiant des articles de blog gratuitement est aussi loin d’être idéal.

    De la même manière, d’ailleurs, que les vidéos Youtube ou les morceaux de musique sur Deezer. Tous nos efforts ne tendent qu’à renforcer un hypercapitalisme qui ne redistribue à aucun moment, ou alors quelques miettes, et ne paye pas ses impôts.

    Mais quelque part, les règles de ce système (en tout cas sur Amazon, Kobo ou Apple) sont un peu plus claires que celles de l’édition tradi. Les auteurs préfèrent se faire éliminer par un algorithme de vente que par une décision arbitraire d’un éditeur, c’est comme ça.

    Il est désormais possible, pour un auteur inconnu, d’obtenir des lecteurs avec le soutien des plate-formes, et même si c’est éphémère, c’est beaucoup mieux que de se faire jeter comme un malpropre, pour ainsi dire, par les videurs (oups! gardiens) du portail.

    Ma seule consolation par rapport à la concentration énorme de richesses matérielles entre les mains de quelques-uns que génère Internet, c’est la redistribution de richesses intellectuelles, et les possibilités étendues d’information. C’est dans ces richesses intellectuelles et cette redistribution d’informations que jaillira peut-être un jour la lumière.

  4. Excellent article, merci. L’écrire ne changera pas la face du monde, mais le lire aide à prendre du recul sur ce monde. Poursuivons nos routes malgré tout. Cultivons le plaisir d’écrire. Et laissons les loups s’entre-tuer.
    Ce matin, je me sens colibri.

    1. En effet, s’il « ne changera pas la face du monde », ce blog me sert à mettre ma condition d’écrivain en perspective en y réfléchissant avec vous, ses lecteurs. Merci d’être là!

  5. Je suis d’accord avec ton article NIla, c’est un constat réaliste, cependant, je pense qu’il faut voir les bénéfices de l’auto-édition telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Les lecteurs sont de plus en plus au rendez-vous. Ils lisent nos livres. Il y a beaucoup d’espoir, et surtout pour un écrivain il y a la possibilité de construire son lectorat, qu’il se compose de 100 lecteurs ou de 10 000… L’auteur indépendant est lu. L’auteur indépendant existe plus que l’auteur qui empile les lettres de refus des maisons d’édition dans une pochette.

    1. Je suis d’accord avec cette phrase: « L’auteur indépendant existe plus que l’auteur qui empile les lettres de refus des maisons d’édition. » Pas avec l’idée qu’il y aurait « beaucoup d’espoir », malheureusement… Ce billet s’efforce de démontrer les effets pervers, rétroactifs, de l’auto-édition sur l’édition tradi. Ils sont déjà là, devant nous. Moins de bibliodiversité, une marginalisation et paupérisation croissantes des midlisters dans notre genre. Alors, je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain, mais c’est quand même un constat alarmant!

  6. Plein de réflexions intéressantes, merci ! Ceci dit, on ne tombe jamais juste à faire des généralités. Tu pointes du doigts de nombreux paradoxes… qui n’en sont pas. Ce sont des points qui paraissent paradoxaux UNIQUEMENT si tu mets tous les indépendants dans le même panier. La vérité, c’est que le nombre d’indés est prodigieux, et que nous ne sommes pas tous les mêmes. Certains n’y voient qu’un moyen potentiel de faire un peu d’argent sans se fouler (cf. ceux qui publient trois à quatre romans par an), certains y voient une possibilité de rendre leurs livres accessibles au plus grand nombre sans s’encombrer d’un contrat d’édition. Les attitudes et comportements de ces deux groupes (pour ne citer qu’eux) sont radicalement différents, et pour cause : ce sont des gens différents. La population indé est bien plus hétérogène que la population des auteurs tradi. Cela en fait plus « une foule » qu’un groupe dont on pourrait faire l’étude. Pas simple, tout ça !
    🙂

    1. Pas simple, tu as raison – tes remarques sont convaincantes 😉
      Cela dit, je crois que la fraction mercantile des indés non seulement est en train de l’emporter en nombre et en visibilité, noyant tout le reste, mais PIRE, elle change aussi désormais (par rétroaction) l’édition tradi, accentuant ses mauvais côtés (voir mes points 1 et 2). Si ça, ce n’est pas à désespérer…
      Sinon, « la population indé est bien plus hétérogène que la population des auteurs tradi »: je le constate aussi, et j’ai déjà abordé cet aspect (très positif à mes yeux) dans un autre billet.

  7. Il n’y a pas de surproduction, il n’y a juste pas assez de lecteurs. Les gens consacrent de moins en moins de temps à la lecture, plus sur internet, devant la télé. Parfois dehors.

    Pour ce qui est des auteurs anarchistes, ils rêvent tous de rentrer dans un système, de faire partie de ceux « qui en sont ». Évidemment, c’est une généralité, donc faux. Mais oui, faire partie d’un groupe, recevoir le diplôme d’auteur d’un éditeur, d’une façon ou d’une autre, est un souhait, un accomplissement.

    Toutefois, il reste des indés, des vrais. Même s’ils peuvent coopérer avec des éditeurs et des distributeurs, ils gardent leur esprit d’indépendance dans la collaboration.

    Pour ce qui est des batailles de chapelles et des bisbilles du sérail, beurk ! Je ne sais que penser de ceux qui raisonnent ou agissent de cette sorte.

    Être écrivain, auteur, ce n’est pas être éditeur (même de soi-même). Porter la plume de l’artiste ou le porte-monnaie du commercial (du financier) ce n’est pas la même chose. On peut apprendre à le faire, on peut en tirer parti, mais on n’en sort pas indemne.

    Reste que sans l’autoédition moderne, on ne s’amuserait pas, on ne pourrait pas essayer de faire ce qu’on cherche à faire. C’est dans le chemin que l’on trouve le bonheur.

    1. Intéressant, ton commentaire, cher Cyril! Permets-moi de réagir seulement au premier paragraphe: bien sûr que l’inflation éditoriale, la surproduction, sévit depuis très longtemps! Le secteur du livre est même le seul secteur marchand où l’on réponde à une baisse de la demande par une augmentation de l’offre 😉 . J’explique ce système en détail dans mes premier et deuxième billets de blog, dont voici un extrait:
      « À mes débuts je vendais en moyenne de 2.000 à 3.000 exemplaires, avec un pic de 6.000. Aujourd’hui, en tant qu’auteur installé (ce qui ne veut pas dire « célèbre », mais juste midlister, « du milieu de la liste »), je vends de 400 à 700 exemplaires.
      Que s’est-il passé?
      C’est mathématique: je dois désormais partager un lectorat qui se réduit avec davantage de concurrents:
      – le nombre de lecteurs diminue sans cesse en France (des études récentes le démontrent);
      – tandis que le nombre de titres publiés augmente: la base de données Électre en recense le double d’il y a 15 ans!
      Circonstance aggravante, le succès va au succès: « Le public achète de plus en plus ce qui se vend déjà très bien, expliquait en 2014 Vincent Monade, président du Centre national du livre. Les best-sellers peuvent atteindre le million d’exemplaires. Et le milieu de la chaîne, c’est-à-dire les auteurs qui vendaient entre 3.000 et 8.000 exemplaires (= les midlisters), a tendance à disparaître. Aujourd’hui, ces titres-là, y compris d’écrivains très importants, se vendent parfois à moins de 1.000 exemplaires. » »

  8. Bonjour,
    j’ai lu tous les textes de votre blog avec un extrême intérêt, et je vous suis reconnaissant de tout ce que vous dites, notamment avec sincérité, et, également, humour. J’ai également lu tous les commentaires sur le présent article de votre blog.
    Ceci dit, permettez-moi ce commentaire sur la problématique de publication des ouvrages d’écrivains.
    Est-il possible de faire coïncider le désir d’un auteur d’écrire pour un noble idéal éthico-esthétique (disons d’émancipation humaine, ce qui suppose lutte contre le capitalisme, qui se nourrit précisément de l’exploitation humaine sous toutes ses formes), et d’en recevoir le salaire mérité, d’une part, et, d’autre part, le désir de l’éditeur de faire le plus de fric possible en exploitant le travail de l’écrivain le plus éhontément possible, dans un but exclusivement marchand, de médiocrité de masse aliénée et pour la maintenir dans l’aliénation qui permet l’aggravation du système marchand ? N’est-on pas, ainsi, pour le marchand de livres, dans un cercle vicieux, mais qui lui profite, alors que pour l’auteur, nous sommes en présence, au contraire, d’une quadrature du cercle, donc d’incohérence entre désir personnel et réalité marchande ?
    Dès lors, l’auteur ne devrait-il pas compter uniquement sur lui-même, et trouver les moyens de se vendre de la manière la plus digne (ou moins indigne) possible, en devenant marchand de ses propres œuvres, bien que cette seconde activité lui répugne ? Cependant, elle est moins répugnante que de s’asservir à un maître d’esclaves nommé éditeur (ce que vous démontrez bien dans vos écrits).
    Là encore, faut-il absolument devenir marchand, en proposant un prix du livre (même modeste en édition numérique), en sachant que le travail fourni n’a réellement pas de prix, vu le temps et l’énergie qui y ont été consacrés ?
    Enfin, que pensez-vous de la formule qui me trotte dans la tête depuis longtemps, et que vos écrits sur le blog ont réveillé de manière très vive : simplement proposer ses ouvrages avec la formule « Prends ce que tu veux, donne ce que tu peux » ? Et, petit-à-petit, construire une relation directe entre auteur et lecteurs ?… Mais, aussi, une relation de solidarité entre les auteurs ? Car, elle est importante. Souvenons-nous de solidarité du genre Emile Zola-Flaubert-Maupassant, où l’un défendait l’autre contre les infamies bourgeoises ?
    N’est-ce pas seulement ainsi que deviennent logiques l’écrivain et les valeurs éthico-esthétiques qu’il défend, dans ses ouvrages comme dans sa vie de citoyen : liberté conjuguée à la solidarité ?… Certes, la procédure est très difficile à concrétiser, mais la dignité et la cohérence entre les idées et le comportement ne sont-elles pas à ce prix ?… À ce sujet j’ai lu un article auquel vous avez fourni une référence, lequel condamne le principe de gratuité. Les arguments que l’auteur avance ne m’ont pas convaincu ; je les considère comme une nouvelle manière de croire à la quadrature du cercle, par manque de cohérence logique, dont la cause me semble résider dans le désir de succès médiatique à tout prix. Rappelons-nous Etienne de la Boétie : une mentalité asservie aime également son asservissement, et trouve tous les motifs pour embellir cet asservissement.
    La liberté d’expression peut-elle s’accorder avec la « liberté » d’exploitation économique ? Dans l’évidente réponse négative, la conséquence à en tirer n’est-elle pas : que la liberté d’expression trouve les moyens de se réaliser, tout au moins soit résolue à les chercher de manière cohérente, sans jamais se compromettre avec le monde de la marchandise, quelle que soit sa forme ?
    Cordialement,
    Kadour Naimi

    1. Merci de ce commentaire riche en interrogations de toutes sortes! Je n’ai pas réussi à résoudre au cours de ma vie toutes les contradictions que vous soulevez entre liberté totale dans la création (un impératif catégorique) et nécessité de subvenir à la vie matérielle, mais surtout, nécessité d’être lu, de faire pénétrer son texte dans la conscience de quelques lecteurs… Cependant je veux espérer que d’autres, plus jeunes, imagineront des solutions. Je vous citerai par exemple L’Attelage, une formule qui s’efforce de résoudre quelques-unes de ces contradictions: https://www.attelage.net
      A titre personnel, je ne conçois pas la littérature comme un moyen de « lutter contre le capitalisme », mais plutôt de rendre témoignage à ceux qui sont privés de parole. Cependant c’est loin d’être sa seule mission, même si c’est l’une des plus nobles! Les livres nous apprennent à vivre, par exemple… Mais ce n’est pas le sujet de ce blog, je m’en tiendrai donc là!
      Merci encore de votre contribution.

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